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:Je menai cette vie ennuyeuse pendant un mois. Au bout de ce temps-l, je m'aperus que la mer diminuait considrablement et que l'le devenait plus grande ; il semblait que la terre ferme s'approchait. Effectivement, les eaux devinrent si basses qu'il n'y avait plus qu'un petit trajet de mer entre moi et la terre ferme. Je le traversai et n'eus de l'eau presque qu' mi-jambe. Je marchai si longtemps sur le sable, que j'en fus trs-fatigu.  la fin je gagnai un terrain plus ferme, et j'tais dj assez loign de la mer lorsque je vis fort loin au-devant de moi comme un grand feu, ce qui me donna quelque joie. Je trouverai quelqu'un, disais-je, et il n'est pas possible que ce feu se soit allum de lui-mme. Mais  mesure que je m'en approchais, mon erreur se dissipait, et je reconnus bientt que ce que j'avais pris pour du feu tait un chteau de cuivre rouge, que les rayons du soleil faisaient paratre de loin comme enflamm.
:J'tais trangement tonn de rencontrer tant de borgnes  la fois et tous privs du mme oeil. Dans le temps que je cherchais dans mon esprit par quelle aventure ils pouvaient tre assembls, ils m'abordrent et me tmoignrent de la joie de me voir. Aprs les premiers compliments, ils me demandrent ce qui m'avait amen l. Je leur rpondis que mon histoire tait un peu longue et que s'ils voulaient prendre la peine de s'asseoir, je leur donnerais la satisfaction qu'ils souhaitaient. Ils s'assirent et je leur racontai ce qui m'tait arriv depuis que j'tais sorti de mon royaume jusqu'alors, ce qui leur causa une grande surprise.
:Le jour suivant, d'abord que nous fmes levs, nous sortmes pour prendre l'air, et alors je leur dis : Seigneurs, je vous dclare que je renonce  la loi que vous me prescrivtes hier au soir : je ne puis l'observer. Vous tes des gens sages et vous avez tous de l'esprit infiniment, vous me l'avez fait assez connatre : nanmoins, je vous ai vus faire des actions dont toutes autres personnes que des insenss ne peuvent tre capables. Quelque malheur qui puisse m'arriver, je ne saurais m'empcher de vous demander pourquoi vous vous tes barbouill le visage de cendres, de charbon et de noir  noircir, et enfin pourquoi vous n'avez tous qu'un oeil. Il faut que quelque chose de singulier en soit la cause : c'est pourquoi je vous conjure de satisfaire ma curiosit.
:Un des seigneurs me rpondit pour tous les autres : Ne vous tonnez pas de notre conduite  votre gard ; si jusqu' prsent nous n'avons pas cd  vos prires, ce n'a t que par pure amiti pour vous et que pour vous pargner le chagrin d'tre rduit au mme tat o vous nous voyez. Si vous voulez bien prouver notre malheureuse destine, vous n'avez qu' parler, nous allons vous donner la satisfaction que vous nous demandez. Je leur dis que j'tais rsolu  tout vnement. Encore une fois, reprit le mme seigneur, nous vous conseillons de modrer votre curiosit : il y va de la perte de votre oeil droit. - Il n'importe, repartis-je, je vous dclare que si ce malheur m'arrive, je ne vous en tiendrai pas coupables et que je ne l'imputerai qu' moi-mme.
:Je vis en face une porte ouverte, par o j'entrai dans un grand salon o taient assises quarante jeunes dames d'une beaut si parfaite que l'imagination mme ne saurait aller au del. Elles taient habilles trs-magnifiquement. Elles se levrent toutes ensemble sitt qu'elles m'aperurent, et, sans attendre mon compliment, elles me dirent avec de grandes dmonstrations de joie : Brave seigneur, soyez le bienvenu, soyez le bienvenu ; et une d'entre elles prenant la parole pour les autres : Il y a longtemps, dit-elle, que nous attendions un cavalier comme vous : votre air nous marque assez que vous avez toutes les bonnes qualits que nous pouvons souhaiter, et nous esprons que vous ne trouverez pas notre compagnie dsagrable et indigne de vous.
:Rien au monde, madame, ne m'tonna tant que l'ardeur et l'empressement de ces belles filles  me rendre tous les services imaginables. L'une apporta de l'eau chaude et me lava les pieds ; une autre me versa de l'eau de senteur sur les mains ; celles-ci apportrent tout ce qui tait ncessaire pour me faire changer d'habillement ; celles-l me servirent une collation magnifique, et d'autres enfin se prsentrent le verre  la main, prtes  me verser d'un vin dlicieux, et tout cela s'excutait sans confusion, avec un ordre, une union admirable, et des manires dont j'tais charm. Je bus et mangeai ; aprs quoi toutes les dames s'tant places autour de moi, me demandrent une relation de mon voyage. Je leur fis un dtail de mes aventures qui dura jusqu' l'entre de la nuit.
:D'autres dames servirent une table de fruits secs, de confitures et d'autres mets propres  boire, et garnirent un buffet de plusieurs sortes de vins et de liqueurs, et d'autres enfin parurent avec des instruments de musique. Quand tout fut prt, elles m'invitrent  me mettre  table. Les dames s'y assirent avec moi, et nous y demeurmes assez longtemps : celles qui devaient jouer des instruments et les accompagner de leurs voix se levrent et firent un concert charmant. Les autres commencrent une espce de bal et dansrent deux  deux, les unes aprs les autres, de la meilleure grce du monde.
:Plusieurs cavaliers, avant vous, nous ont fait l'honneur de nous visiter, mais pas un n'avait cette grce, cette douceur, cet enjouement et ce mrite que vous avez. Nous ne savons comment nous pourrons vivre sans vous. En achevant ces paroles, elles recommencrent  pleurer amrement. Mes aimables dames, repris-je, de grce, ne me faites pas languir davantage, dites-moi la cause de votre douleur. - Hlas ! rpondirent-elles, quel autre sujet serait capable de nous affliger, que la ncessit de nous sparer de vous ? Peut-tre ne vous reverrons-nous jamais ! Si pourtant vous le vouliez bien et si vous aviez assez de pouvoir sur vous pour cela, il ne serait pas impossible de nous rejoindre.
:L'agrment de la compagnie, la bonne chre, les concerts, les plaisirs m'avaient tellement occup durant l'anne, que je n'avais pas eu le temps ni la moindre envie de voir les merveilles qui pouvaient tre dans ce palais enchant. Je n'avais pas mme fait attention  mille objets admirables que j'avais tous les jours devant les yeux, tant j'avais t charm de la beaut des dames et du plaisir de les voir uniquement occupes du soin de me plaire. Je fus sensiblement afflig de leur dpart, et, quoique leur absence ne dt tre que de quarante jours, il me parut que j'allais passer un sicle sans elles.
:Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs, qui n'tait pas moins singulier dans son genre : il renfermait un parterre spacieux, arros, non pas avec la mme profusion que le prcdent, mais avec un plus grand mnagement, pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur n'en avait besoin. La rose, le jasmin, la violette, le narcisse, l'hyacinthe, l'anmone, la tulipe, la renoncule, l'oeillet, le lis, et une infinit d'autres fleurs, qui ne fleurissent ailleurs qu'en diffrents temps, se trouvaient l fleuries toutes  la fois ; et rien n'tait plus doux que l'air qu'on respirait dans ce jardin.
:Ce btiment avait quarante portes toutes ouvertes, dont chacune donnait entre dans un trsor ; et de ces trsors, il y en avait plusieurs qui valaient mieux que les plus grands royaumes. Le premier contenait des monceaux de perles ; et, ce qui passe toute croyance, les plus prcieuses, qui taient grosses comme des oeufs de pigeon, surpassaient en nombre les mdiocres ; dans le second trsor, il y avait des diamants, des escarboucles et des rubis ; dans le troisime, des meraudes ; dans le quatrime, de l'or en lingots ; dans le cinquime, du monnay ; dans le sixime, de l'argent en lingots ; dans les deux suivants, du monnay. Les autres contenaient des amthystes, des chrysolites, des topazes, des opales, des turquoises, des hyacinthes, et toutes les autres pierres fines que nous connaissons, sans parler de l'agate, du jaspe, de la cornaline et du corail, dont il y avait un magasin rempli, non-seulement de branches, mais mme d'arbres entiers.
:- J'aurais tort de vous en accuser, leur rpondis-je ; je me le suis attir moi-mme, et je m'en impute toute la faute. - Si la consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir des semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce qui vous est arriv nous est arriv aussi. Nous avons got toute sorte de plaisirs pendant une anne entire, et nous aurions continu de jouir du mme bonheur si nous n'eussions pas ouvert la porte d'or pendant l'absence des princesses. Vous n'avez pas t plus sage que nous, et vous avez prouv la mme punition. Nous voudrions bien vous recevoir parmi nous pour faire la pnitence que nous faisons et dont nous ne savons pas quelle sera la dure, mais nous vous avons dj dclar les raisons qui nous en empchent. C'est pourquoi retirez-vous et vous en allez  la cour de Bagdad ; vous y trouverez celui qui doit dcider de votre destine. Ils m'enseignrent la route que je devais tenir, et je me sparai d'eux.
:Zobide, ayant donn cet ordre d'un ton qui marquait qu'elle voulait tre obie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois calenders et le porteur sortirent sans rpliquer, car la prsence des sept esclaves arms les tenait en respect. Lorsqu'ils furent hors de la maison et que la porte fut ferme, le calife dit aux calenders, sans leur faire connatre qui il tait : Et vous, seigneurs, qui tes trangers et nouvellement arrivs en cette ville, de quel ct allez-vous prsentement, qu'il n'est pas jour encore ? - Seigneur, lui rpondirent-ils, c'est ce qui nous embarrasse. - Suivez-nous, reprit le calife, nous allons vous tirer d'embarras. Aprs avoir achev ces paroles, il parla au grand vizir et lui dit : Conduisez-les chez vous, et demain matin vous me les amnerez. Je veux faire crire leurs histoires ; elles mritent d'avoir place dans les annales de mon rgne.
:Les dames se couvrirent de leurs voiles et partirent avec le vizir, qui prit en passant chez lui les trois calenders, qui avaient eu le temps d'apprendre qu'ils avaient vu le calife et qu'ils lui avaient parl sans le connatre. Le vizir les mena au palais et s'acquitta de sa commission avec tant de diligence que le calife en fut fort satisfait. Ce prince, pour garder la biensance devant tous les officiers de sa maison qui taient prsents, fit placer les trois dames derrire la portire de la salle qui conduisait  son appartement, et retint prs de lui les trois calenders, qui firent assez connatre par leurs respects qu'ils n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de paratre.
:tre que je ne vous ai fait venir ici que pour vous donner des marques de mon ressentiment ; mais rassurez-vous : soyez persuades que j'ai oubli le pass et que je suis mme trs-content de votre conduite. Je souhaiterais que toutes les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait voir. Je me souviendrai toujours de la modration que vous etes aprs l'incivilit que nous avions commise. J'tais alors marchand de Moussoul, mais je suis  prsent Haroun Alraschid, le cinquime calife de la glorieuse maison d'Abbas, qui tient la place de notre grand prophte. Je vous ai mandes seulement pour savoir de vous qui vous tes et vous demander pour quel sujet l'une de vous, aprs avoir maltrait les deux chiennes noires, a pleur avec elles. Je ne suis pas moins curieux d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices.
:Elle revint  Bagdad, non sans avoir souffert des maux incroyables dans un si long voyage. Elle vint se rfugier chez moi dans un tat si digne de piti qu'elle en aurait inspir aux coeurs les plus durs. Je la reus avec l'affection qu'elle pouvait attendre de moi. Je lui demandai pourquoi je la voyais dans une si malheureuse situation : elle m'apprit en pleurant la mauvaise conduite de son mari et l'indigne traitement qu'il lui avait fait. Je fus touche de son malheur et j'en pleurai avec elle. Je la fis ensuite entrer au bain, je lui donnai de mes propres habits et lui dis : Ma soeur, vous tes mon ane et je vous regarde comme ma mre. Pendant votre absence, Dieu a bni le peu de bien qui m'est tomb en partage, et l'emploi que j'en fais  nourrir et  lever des vers  soie. Comptez que je n'ai rien qui ne soit  vous et dont vous ne puissiez disposer comme moi-mme.
:Quelque temps aprs, mes deux soeurs, sous prtexte qu'elles m'taient  charge, me dirent qu'elles taient dans le dessein de se remarier. Je leur rpondis, que si elles n'avaient pas d'autres raisons que celle de m'tre  charge, elles pouvaient continuer de demeurer avec moi en toute sret ; que mon bien suffisait pour nous entretenir toutes trois d'une manire conforme  notre condition. Mais, ajoutai-je, je crains plutt que vous n'ayez vritablement envie de vous remarier. Si cela tait, je vous avoue que j'en serais fort tonne. Aprs l'exprience que vous avez du peu de satisfaction qu'on a dans le mariage, y pouvez-vous penser une seconde fois ? Vous savez combien il est rare de trouver un mari parfaitement honnte homme. Croyez-moi, continuons de vivre ensemble le plus agrablement qu'il nous sera possible.
:Tout ce que je leur dis fut inutile. Elles avaient pris la rsolution de se remarier, elles l'excutrent. Mais elles revinrent me trouver au bout de quelques mois et me faire mille excuses de n'avoir pas suivi mon conseil. Vous tes notre cadette, me dirent-elles, mais vous tes plus sage que nous. Si vous voulez bien nous recevoir encore dans votre maison et nous regarder comme vos esclaves, il ne nous arrivera plus de faire une si grande faute. - Mes chres soeurs, leur rpondis-je, je n'ai point chang  votre gard depuis notre dernire sparation : revenez, et jouissez avec moi de ce que j'ai. Je les embrassai, et nous demeurmes ensemble comme auparavant.
:Il y avait un an que nous vivions dans une union parfaite, et voyant que Dieu avait bni mon petit fonds, je formai le dessein de faire un voyage par mer et de hasarder quelque chose dans le commerce. Pour cet effet, je me rendis avec mes deux soeurs  Balsora, o j'achetai un vaisseau tout quip, que je chargeai de marchandises que j'avais fait venir de Bagdad. Nous mmes  la voile avec un vent favorable et nous sortmes bientt du golfe Persique. Quand nous fmes en pleine mer, nous prmes la route des Indes, et aprs vingt jours de navigation nous vmes terre. C'tait une montagne fort haute, au pied de laquelle nous apermes une ville de grande apparence. Comme nous avions le vent frais, nous arrivmes de bonne heure au port, et nous y jetmes l'ancre.
:tant arrive dans une vaste place au milieu de la ville, je dcouvris une grande porte couverte de plaques d'or et dont les deux battants taient ouverts. Une portire d'toffe de soie paraissait devant, et l'on voyait une lampe suspendue au-dessus de la porte. Aprs avoir considr le btiment, je ne doutai pas que ce ne ft le palais du prince qui rgnait en ce pays-l. Mais, fort tonne de n'avoir rencontr aucun tre vivant, j'allai jusque-l dans l'esprance d'en trouver quelqu'un. Je levai la portire, et ce qui augmenta ma surprise, je ne vis sous le vestibule que quelques portiers ou gardes ptrifis, les uns debout et les autres assis ou  demi couchs.
:Sire, dit-elle, de la chambre de la reine ptrifie je passai dans plusieurs autres appartements et cabinets propres et magnifiques qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur extraordinaire, o il y avait un trne d'or massif, lev de quelques degrs et enrichi de grosses meraudes enchsses, et sur le trne, un lit d'une riche toffe, sur laquelle clatait une broderie de perles. Ce qui me surprit plus que tout le reste, ce fut une lumire brillante qui partait de dessus ce lit. Curieuse de savoir ce qui la rendait, je montai, et, avanant la tte, je vis sur un petit tabouret un diamant gros comme un oeuf d'autruche, et si parfait que je n'y remarquai nul dfaut. Il brillait tellement que je ne pouvais en soutenir l'clat en le regardant au jour.
:Il tait environ minuit lorsque j'entendis la voix comme d'un homme qui lisait l'Alcoran de la mme manire et du ton que nous avons coutume de le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup de joie. Je me levai aussitt, et prenant un flambeau pour me conduire, j'allai de chambre en chambre du ct o j'entendais la voix. Je m'arrtai  la porte d'un cabinet d'o je ne pouvais douter qu'elle ne partt. Je posai le flambeau  terre, et regardant par une fente, il me parut que c'tait un oratoire. En effet, il y avait, comme dans nos temples, une niche qui marquait o il fallait se tourner pour faire la prire, des lampes suspendues et allumes, et deux chandeliers avec de gros cierges de cire blanche allums de mme.
:Quoique n d'un pre et d'une mre idoltres, j'ai eu le bonheur d'avoir dans mon enfance pour gouvernante une bonne dame musulmane, qui savait l'Alcoran par coeur et l'expliquait parfaitement bien. Mon prince, me disait-elle souvent, il n'y a qu'un vrai Dieu. Prenez garde d'en reconnatre et d'en adorer d'autres. Elle m'apprit  lire en arabe, et le livre qu'elle me donna pour m'exercer fut l'Alcoran. Ds que je fus capable de raison, elle m'expliqua tous les points de cet excellent livre, et elle m'en inspirait tout l'esprit  l'insu de mon pre et de tout le monde. Elle mourut, mais ce fut aprs m'avoir fait toutes les instructions dont j'avais besoin pour tre pleinement convaincu des vrits de la religion musulmane. Depuis sa mort, j'ai persist constamment dans les sentiments qu'elle m'a fait prendre, et j'ai en horreur le faux dieu Nardoun et l'adoration du feu.
:Nous tions dans le golfe Persique et nous approchions de Balsora, o, avec le bon vent que nous avions toujours, j'esprais que nous arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormais, mes soeurs prirent leur temps et me jetrent  la mer. Elles traitrent de la mme sorte le prince, qui fut noy. Je me soutins quelques moments sur l'eau, et par bonheur, ou plutt par miracle, je trouvai fond. Je m'avanai vers une noirceur qui me paraissait terre autant que l'obscurit me permettait de la distinguer. Effectivement, je gagnai une plage, et le jour me fit connatre que j'tais dans une petite le dserte, situe environ  vingt milles de Balsora. J'eus bientt fait scher mes habits au soleil, et en marchant je remarquai plusieurs sortes de fruits et mme de l'eau douce, ce qui me donna quelque esprance que je pourrais conserver ma vie.
:Je me reposais  l'ombre, lorsque je vis un serpent ail fort gros et fort long, qui s'avanait vers moi en se dmenant  droite et  gauche et tirant la langue. Cela me fit juger que quelque mal le pressait. Je me levai, et m'apercevant qu'il tait suivi d'un autre serpent plus gros qui le tenait par la queue et faisait ses efforts pour le dvorer, j'en eus piti : au lieu de fuir, j'eus la hardiesse et le courage de prendre une pierre qui se trouva par hasard prs de moi ; je la jetai de toute ma force contre le plus gros serpent : je le frappai  la tte et l'crasai. L'autre, se sentant en libert ouvrit aussitt ses ailes et s'envola. Je le regardai longtemps dans l'air comme une chose extraordinaire ; mais l'ayant perdu de vue, je me rassis  l'ombre dans un autre endroit, et je m'endormis.
: mon rveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir prs de moi une femme noire qui avait des traits vifs et agrables, et qui tenait  l'attache deux chiennes de la mme couleur. Je me mis  mon sant et lui demandai qui elle tait. Je suis, me rpondit-elle, le serpent que vous avez dlivr de son cruel ennemi il n'y a pas longtemps. J'ai cru ne pouvoir mieux reconnatre le service important que vous m'avez rendu qu'en faisant l'action que je viens de faire. J'ai su la trahison de vos soeurs, et pour vous en venger, d'abord que j'ai t libre par votre gnreux secours, J'ai appel plusieurs de mes compagnes qui sont fes comme moi : nous avons transport toute la charge de votre vaisseau dans vos magasins de Bagdad, aprs quoi nous l'avons submerg. Ces deux chiennes noires sont vos deux soeurs,  qui j'ai donn cette forme. Mais ce chtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la manire que je vous dirai.
:Ce discours, que la pauvre dame entremla de larmes, me toucha de compassion. Ma bonne mre, lui dis-je, ne vous affligez pas : je veux bien vous faire le plaisir que vous me demandez. Dites-moi o il faut que j'aille ; je ne veux que le temps de m'habiller un peu proprement. La vieille dame, transporte de joie a cette rponse, fut plus prompte  me baiser les pieds que je ne le fus  l'en empcher. Ma charitable dame, reprit-elle en se relevant, Dieu vous rcompensera de la bont que vous avez pour vos servantes, et comblera votre coeur de satisfaction de mme que vous en comblez le ntre. Il n'est pas encore besoin que vous preniez cette peine ; il suffira que vous veniez avec moi sur le soir,  l'heure que je viendrai vous prendre. Adieu, madame, ajouta-t-elle ; jusqu' l'honneur de vous revoir.
:La nuit commenait  paratre lorsque la vieille dame arriva chez moi d'un air qui marquait beaucoup de joie. Elle me baisa la main et me dit : Ma chre dame, les parentes de mon gendre, qui sont les premires dames de la ville, sont assembles. Vous viendrez quand il vous plaira : me voil prte  vous servir de guide. Nous partmes aussitt ; elle marcha devant moi, et je la suivis avec un grand nombre de mes femmes esclaves proprement habilles. Nous nous arrtmes dans une rue fort large, nouvellement balaye et arrose,  une grande porte claire par un fanal, dont la lumire me fit lire cette inscription qui tait au-dessus de la porte, en lettres d'or :  C'est ici la demeure ternelle des plaisirs et de la joie.  La vieille dame frappa, et l'on ouvrit  l'instant.
:On me conduisit au fond de la cour dans une grande salle, o je fus reue par une jeune dame d'une beaut sans pareille. Elle vint au-devant de moi, et aprs m'avoir embrasse et fait asseoir prs d'elle sur un sofa o il y avait un trne d'un bois prcieux rehauss de diamants : Madame, me dit-elle, on vous a fait venir ici pour assister  des noces ; mais j'espre que ces noces seront autres que celles que vous vous imaginez. J'ai un frre qui est le mieux fait et le plus accompli de tous les hommes : il est si charm du portrait qu'il a entendu faire de votre beaut, que son sort dpend de vous et qu'il sera trs-malheureux si vous n'avez piti de lui. Il sait le rang que vous tenez dans le monde, et je puis vous assurer que le sien n'est pas indigne de votre alliance. Si mes prires, madame, peuvent quelque chose sur vous, je les joins aux siennes et vous supplie de ne pas rejeter l'offre qu'il vous fait de vous recevoir pour femme.
:Quand nous fmes dans la rue des marchands, la vieille dame me dit : Ma bonne matresse, puisque vous cherchez une toffe de soie, il faut que je vous mne chez un jeune marchand que je connais ici : il en a de toutes sortes, et sans vous fatiguer de courir de boutique en boutique, je puis vous assurer que vous trouverez chez lui ce que vous ne trouveriez pas ailleurs. Je me laissai conduire, et nous entrmes dans la boutique d'un jeune marchand assez bien fait. Je m'assis et lui fis dire par la vieille dame de me montrer les plus belles toffes de soie qu'il et. La vieille voulait que je lui fisse la demande moi-mme ; mais je lui dis qu'une des conditions de mon mariage tait de ne parler  aucun homme qu' mon mari, et que je ne devais pas y contrevenir.
:Ma bonne matresse, me dit-elle, je vous demande pardon : je suis cause de ce malheur. Je vous ai amene chez ce marchand parce qu'il est de mon pays, et je ne l'aurais jamais cru capable d'une si grande mchancet ; mais ne vous affligez pas : ne perdons point de temps, retournons au logis, je vous donnerai un remde qui vous gurira en trois jours si parfaitement qu'il n'y paratra pas la moindre marque. Mon vanouissement m'avait rendue si faible qu' peine pouvais-je marcher. J'arrivai nanmoins au logis ; mais je tombai une seconde fois en faiblesse en entrant dans ma chambre. Cependant la vieille m'appliqua son remde ; je revins  moi et me mis au lit.
:La nuit venue, mon mari arriva. Il s'aperut que j'avais la tte enveloppe ; il me demanda ce que j'avais. Je rpondis que c'tait un mal de tte, et j'esprais qu'il en demeurerait l ; mais il prit une bougie, et voyant que j'tais blesse  la joue : D'o vient cette blessure ? me dit-il. Quoique je ne fusse pas fort criminelle, je ne pouvais me rsoudre  lui avouer la chose : faire cet aveu  un mari me paraissait choquer la biensance. Je lui dis que comme j'allais acheter une toffe de soie avec la permission qu'il m'en avait donne, un porteur charg de bois avait pass si prs de moi dans une rue fort troite, qu'un bton m'avait fait une gratignure au visage, mais que c'tait peu de chose.
:Je lui repartis qu'elle m'avait t faite par l'inadvertance d'un vendeur de balais mont sur son ne ; qu'il venait derrire moi, la tte tourne d'un autre ct ; que son ne m'avait pousse si rudement que j'tais tombe et que j'avais donn de la joue contre du verre. Cela tant, dit alors mon mari, le soleil ne se lvera pas demain que le vizir Giafar ne soit averti de cette insolence. Il fera mourir tous ces marchands de balais. - Au nom de Dieu, seigneur, interrompis-je, je vous supplie de leur pardonner : ils ne sont pas coupables. - Comment donc ! madame, dit-il ; que faut-il que je croie ? Parlez, je veux apprendre de votre bouche la vrit.
: ces dernires paroles mon poux perdit patience. Ah ! s'cria-t-il, c'est trop longtemps couter des mensonges ! En disant cela, il frappa des mains, et trois esclaves entrrent. Tirez-la hors du lit, leur dit-il, tendez-la au milieu de la chambre. Les esclaves excutrent son ordre, et comme l'un me tenait par la tte et l'autre par les pieds, il commanda au troisime d'aller prendre un sabre. Et quand il l'eut apport : Frappe, lui dit-il ; coupe-lui le corps en deux et va le jeter dans le Tigre. Qu'il serve de pture aux poissons : c'est le chtiment que je fais aux personnes  qui j'ai donn mon coeur et qui me manquent de foi.
:- Madame, me dit alors l'esclave, vous touchez au dernier moment de votre vie : voyez s'il y a quelque chose dont vous vouliez disposer avant votre mort. Je demandai la libert de dire un mot. Elle me fut accorde. Je soulevai la tte, et, regardant mon poux tendrement : Hlas ! lui dis-je en quel tat me voil rduite ! il faut donc que je meure dans mes plus beaux jours ! Je voulais poursuivre, mais mes larmes et mes soupirs m'en empchrent. Cela ne toucha pas mon poux : au contraire, il me fit des reproches,  quoi il et t inutile de repartir. J'eus recours aux prires, mais il ne les couta pas, et il ordonna  l'esclave de faire son devoir. En ce moment la vieille dame qui avait t nourrice de mon poux entra, et se jetant  ses pieds pour tcher de l'apaiser :
:Dsole, dpourvue de toutes choses, j'eus recours  ma chre soeur Zobide, qui vient de raconter son histoire  votre majest, et je lui fis le rcit de ma disgrce. Elle me reut avec sa bont ordinaire et m'exhorta  la supporter patiemment. Voil quel est le monde, dit-elle, il nous te ordinairement nos biens, ou nos amis, ou nos amants, et souvent le tout ensemble. En mme temps, pour me prouver ce qu'elle me disait, elle me raconta la perte du jeune prince cause par la jalousie de ses deux soeurs. Elle m'apprit ensuite de quelle manire elles avaient t changes en chiennes. Enfin, aprs m'avoir donn mille marques d'amiti, elle me prsenta ma cadette, qui s'tait retire chez elle aprs la mort de notre mre.
:- Commandeur des croyants, rpondit Zobide, j'ai oubli de dire  votre majest que la fe me mit entre les mains un petit paquet de cheveux, en me disant qu'un jour j'aurais besoin de sa prsence, et qu'alors si je voulais seulement brler deux brins de ses cheveux, elle serait  moi dans le moment, quand elle serait au del du mont Caucase. - Madame, reprit le calife, o est ce paquet de cheveux ? Elle repartit que depuis ce temps-l elle avait eu grand soin de le porter toujours avec elle. En effet elle le tira, et ouvrant un peu la portire qui la cachait, elle le lui montra. Eh bien, rpliqua le calife, faisons venir ici la fe : vous ne sauriez l'appeler plus  propos, puisque je le souhaite.
:- Belle fe, lui rpondit le calife, vous ne pouvez me faire un plus grand plaisir : faites-leur cette grce, aprs cela je chercherai les moyens de les consoler d'une si rude pnitence ; mais auparavant j'ai encore une prire  vous faire en faveur de la dame qui a t si cruellement maltraite par un mari inconnu. Comme vous savez une infinit de choses, il est  croire que vous n'ignorez pas celle-ci : obligez-moi de me nommer le barbare qui ne s'est pas content d'exercer sur elle une si grande cruaut, mais qui lui a mme enlev trs-injustement tout le bien qui lui appartenait. Je m'tonne qu'une action si injuste, si inhumaine et qui fait tort  mon autorit, ne soit pas venue jusqu' moi.
:Le calife dclara ensuite qu'il donnait son coeur et sa main  Zobide, et proposa les trois autres soeurs aux trois calenders fils de rois, qui les acceptrent pour femmes avec beaucoup de reconnaissance. Le calife leur assigna  chacun un palais magnifique dans la ville de Bagdad ; il les leva aux premires charges de son empire et les admit dans ses conseils. Le premier cadi de Bagdad, appel avec des tmoins, dressa les contrats de mariage, et le fameux calife Haroun Alraschid, en faisant le bonheur de tant de personnes qui avaient prouv des disgrces incroyables, s'attira mille bndictions.
:HISTOIRE DES TROIS POMMES. Sire, j'ai dj eu l'honneur d'entretenir votre majest d'une sortie que le calife Haroun Alraschid fit, une nuit, de son palais. Il faut que je vous en raconte une autre. Un jour, ce prince avertit le grand vizir Giafar de se trouver au palais la nuit prochaine : Vizir, lui dit-il, je veux faire le tour de la ville et m'informer de ce qu'on y dit, et particulirement si l'on est content de mes officiers de justice. S'il y en a dont on ait raison de se plaindre, nous les dposerons pour en mettre d'autres  leurs places, qui s'acquitteront mieux de leur devoir. Si au contraire il y en a dont on se loue, nous aurons pour eux les gards qu'ils mritent. Le grand vizir s'tant rendu au palais  l'heure marque, le calife, lui et Mesrour, chef des eunuques, se dguisrent pour n'tre pas connus, et sortirent tous trois ensemble.
:Ils arrivrent au bord du Tigre ; le pcheur y jeta ses filets, puis, les ayant tirs, il amena un coffre bien ferm et fort pesant qui s'y trouva. Le calife lui fit compter aussitt cent sequins par le grand vizir et le renvoya. Mesrour chargea le coffre sur ses paules par l'ordre de son matre, qui, dans l'empressement de savoir ce qu'il y avait dedans, retourna au palais en diligence. L, le coffre ayant t ouvert, on y trouva un grand panier pliant de feuilles de palmier, ferm et cousu par l'ouverture avec un fil de laine rouge. Pour satisfaire l'impatience du calife, on ne se donna pas la peine de dcoudre, on coupa promptement le fil avec un couteau, et l'on tira du panier un paquet envelopp dans un mchant tapis et li avec de la corde. La corde dlie et le paquet dfait, on vit avec horreur le corps d'une jeune dame plus blanc que de la neige et coup par morceaux.
:Lorsque tout fut prt, le juge criminel et un grand nombre d'huissiers du palais amenrent le grand vizir avec les quarante Barmcides, les firent disposer chacun au pied de la potence qui lui tait destine, et on leur passa autour du cou la corde avec laquelle ils devaient tre levs en l'air. Le peuple, dont toute la place tait remplie, ne put voir ce triste spectacle sans douleur et sans verser des larmes, car le grand vizir Giafar et les Barmcides taient chris et honors pour leur probit, leur libralit et leur dsintressement, non-seulement  Bagdad, mais mme partout l'empire du calife.
:Le calife fut surpris de ce serment et y ajouta foi, d'autant plus que le vieillard n'y rpliqua rien. C'est pourquoi, se tournant vers le jeune homme : Malheureux, lui dit-il, pour quel sujet as-tu commis un crime si dtestable ? et quelle raison peux-tu avoir d'tre venu t'offrir toi-mme  la mort ? - Commandeur des croyants, rpondit-il, si l'on mettait par crit tout ce qui s'est pass entre cette dame et moi, ce serait une histoire qui pourrait tre trs-utile aux hommes. - Raconte-nous-la donc, rpliqua le calife, je te l'ordonne. Le jeune homme obit, et commena son rcit de cette sorte...
:Comme j'aimais passionnment ma femme, et que je ne voulais pas avoir  me reprocher d'avoir nglig de la satisfaire, je pris un habit de voyageur, et aprs l'avoir instruite de mon dessein, je partis pour Balsora. Je fis une si grande diligence que je fus de retour au bout de quinze jours. Je rapportai trois pommes qui m'avaient cot un sequin la pice. Il n'y en avait pas davantage dans le jardin, et le jardinier n'avait pas voulu me les donner  meilleur march. En arrivant je les prsentai  ma femme ; mais il se trouva que l'envie lui en tait passe. Ainsi elle se contenta de les recevoir et les posa  ct d'elle. Cependant elle tait toujours malade, et je ne savais quel remde apporter  son mal.
:Le discours de mon fils me jeta dans une affliction inconcevable. Je reconnus alors l'normit de mon crime, et je me repentis, mais trop tard, d'avoir ajout foi aux impostures du malheureux esclave qui, sur ce qu'il avait appris de mon fils, avait compos la funeste fable que j'avais prise pour une vrit. Mon oncle, qui est ici prsent, arriva sur ces entrefaites ; il venait voir sa fille ; mais au lieu de la trouver vivante, il apprit par moi-mme qu'elle n'tait plus, car je ne lui dguisai rien ; et sans attendre qu'il me condamnt, je me dclarai moi-mme le plus criminel de tous les hommes. Nanmoins, au lieu de m'accabler de justes reproches, il joignit ses pleurs aux miens, et nous pleurmes ensemble trois jours sans relche ; lui, la perte d'une fille qu'il avait toujours tendrement aime, et moi celle d'une femme qui m'tait chre, et dont je m'tais priv d'une manire si cruelle, et pour avoir trop lgrement cru le rapport d'un esclave menteur.
:Les deux nouveaux vizirs remercirent le sultan de sa bont, et se retirrent chez eux, o ils prirent soin des funrailles de leur pre. Au bout d'un mois ils firent leur premire sortie, ils allrent pour la premire fois au conseil du sultan ; et depuis ils continurent d'y assister rgulirement les jours qu'il s'assemblait. Toutes les fois que le sultan allait  la chasse, un des deux frres l'accompagnait, et ils avaient alternativement cet honneur. Un jour qu'ils s'entretenaient aprs le souper de choses indiffrentes, c'tait la veille d'une chasse o l'an devait suivre le sultan, ce jeune homme dit  son cadet : Mon frre, puisque nous ne sommes point encore maris, ni vous ni moi, et que nous vivons dans une si bonne union, il me vient une pense :
:pousons tous deux en un mme jour deux soeurs que nous choisirons dans quelque famille qui nous conviendra. Que dites-vous de cette ide ? - Je dis, mon frre, rpondit Noureddin Ali, qu'elle est bien digne de l'amiti qui nous unit. On ne peut pas mieux penser ; et pour moi, je suis prt  faire tout ce qu'il vous plaira. - Oh ! ce n'est pas tout encore, reprit Schemseddin Mohammed ; mon imagination va plus loin : suppos que nos femmes conoivent la premire nuit de nos noces, et qu'ensuite elles accouchent en un mme jour, la vtre d'un fils et la mienne d'une fille, nous les marierons ensemble quand ils seront en ge. - Ah ! pour cela, s'cria Noureddin Ali, il faut avouer que ce projet est admirable !
:Ce mariage couronnera notre union, et j'y donne volontiers mon consentement. Mais mon frre, ajouta-t-il, s'il arrivait que nous fissions ce mariage, prtendriez-vous que mon fils donnt une dot  votre fille ? - Cela ne souffre pas de difficult, repartit l'an, et je suis persuad qu'outre les conventions ordinaires du contrat de mariage, vous ne manqueriez pas d'accorder en son nom, au moins trois mille sequins, trois bonnes terres et trois esclaves. - C'est de quoi je ne demeure pas d'accord, dit le cadet. Ne sommes-nous pas frres et collgues revtus tous deux du mme titre d'honneur ? D'ailleurs ne savons-nous pas bien, vous et moi, ce qui est juste ? Le mle tant plus noble que la femelle, ne serait-ce pas  vous  donner une grosse dot  votre fille ?  ce que je vois, vous tes homme  faire vos affaires aux dpens d'autrui.
:Schemseddin Mohammed se leva le lendemain de grand matin et se rendit au palais, d'o il sortit avec le sultan, qui prit son chemin au-dessus du Caire, du ct des Pyramides. Pour Noureddin Ali, il avait pass la nuit dans de grandes inquitudes, et aprs avoir bien considr qu'il n'tait pas possible qu'il demeurt plus longtemps avec un frre qui le traitait avec tant de hauteur, il forma une rsolution. Il fit prparer une bonne mule, se munit d'argent, de pierreries et de quelques vivres, et ayant dit  ses gens qu'il allait faire un voyage de deux ou trois jours et qu'il voulait tre seul, il partit.
:Quand il fut hors du Caire, il marcha, par le dsert, vers l'Arabie. Mais sa mule venant  succomber sur la route, il fut oblig de continuer son chemin  pied. Par bonheur, un courrier qui allait  Balsora l'ayant rencontr, le prit en croupe derrire lui. Lorsque le courrier fut arriv  Balsora, Noureddin Ali mit pied  terre et le remercia du plaisir qu'il lui avait fait. Comme il allait par les rues, cherchant o il pourrait se loger, il vit venir un seigneur accompagn d'une nombreuse suite, et  qui tous les habitants faisaient de grands honneurs en s'arrtant par respect jusqu' ce qu'il ft pass. Noureddin Ali s'arrta comme les autres. C'tait le grand vizir du sultan de Balsora qui se montrait dans la ville pour y maintenir, par sa prsence, le bon ordre et la paix.
:Ce ministre, ayant jet les yeux par hasard sur le jeune homme, lui trouva la physionomie engageante : il le regarda avec complaisance, et comme il passait prs de lui et qu'il le voyait en habit de voyageur, il s'arrta pour lui demander qui il tait et d'o il venait. Seigneur, lui rpondit Noureddin Ali, je suis d'gypte, n au Caire, et j'ai quitt ma patrie par un si juste dpit contre un de mes parents, que j'ai rsolu de voyager par tout le monde et de mourir plutt que d'y retourner. Le grand vizir, qui tait un vnrable vieillard, ayant entendu ces paroles, lui dit : Mon fils, gardez-vous bien d'excuter votre dessein. Il n'y a dans le monde que de la misre, et vous ignorez les peines qu'il vous faudra souffrir. Venez, suivez-moi plutt ; je vous ferai peut-tre oublier le sujet qui vous a contraint d'abandonner votre pays.
:Noureddin Ali lui raconta toutes les circonstances de son diffrend avec son frre. Le grand vizir ne put entendre ce rcit sans clater de rire : Voil, dit-il, la chose du monde la plus singulire ! Est-il possible, mon fils, que votre querelle soit alle jusqu'au point que vous dites pour un mariage imaginaire ? Je suis fch que vous vous soyez brouill pour une bagatelle avec votre frre an ; je vois pourtant que c'est lui qui a eu tort de s'offenser de ce que vous ne lui avez dit que par plaisanterie, et je dois rendre grces au ciel d'un diffrend qui me procure un gendre tel que vous. Mais, ajouta le vieillard, la nuit est dj avance, et il est temps de vous retirer. Allez, mon fils, votre pouse vous attend. Demain je vous prsenterai au sultan ; j'espre qu'il vous recevra d'une manire dont nous aurons lieu d'tre tous deux satisfaits.
:Ce n'est pas tout, poursuivit Giafar ; commandeur des croyants, voici ce qui arriva encore : Au bout de neuf mois, la femme de Schemseddin Mohammed accoucha d'une fille au Caire, et le mme jour celle de Noureddin mit au monde,  Balsora, un garon qui fut nomm Bedreddin Hassan. Le grand vizir de Balsora donna des marques de sa joie par de grandes largesses et par les rjouissances publiques qu'il fit faire pour la naissance de son petits-fils. Ensuite, pour marquer  son gendre combien il tait content de lui, il alla au palais supplier trs-humblement le sultan d'accorder  Noureddin Ali la survivance de sa charge, afin, dit-il, qu'avant sa mort, il et la consolation de voir son gendre grand vizir  sa place.
:En mme temps, Noureddin Ali tira ce cahier qu'il avait crit de sa propre main et qu'il portait toujours sur soi, et le donnant  Bedreddin Hassan : Prenez, lui dit-il, vous le lirez  votre loisir ; vous y trouverez entre autres choses, le jour de mon mariage et celui de votre naissance. Ce sont des circonstances dont vous aurez peut-tre besoin dans la suite, et qui doivent vous obliger  le garder avec soin. Bedreddin Hassan, sensiblement afflig de voir son pre dans l'tat o il tait, touch de ses discours, reut le cahier, les larmes aux yeux, en lui promettant de ne s'en dessaisir jamais.
:Le nouveau grand vizir, accompagn d'un grand nombre d'huissiers du palais, de gens de justice et d'autres officiers, ne diffra pas de se mettre en chemin pour aller excuter sa commission. Un des esclaves de Bedreddin Hassan, qui tait par hasard parmi la foule, n'eut pas plus tt appris le dessein du vizir, qu'il prit les devants et courut en avertir son matre. Il le trouva assis sous le vestibule de sa maison, aussi afflig que si son pre n'et fait que de mourir. Il se jeta  ses pieds tout hors d'haleine, et aprs lui avoir bais le bas de sa robe : Sauvez-vous, seigneur, lui dit-il, sauvez-vous promptement. - Qu'y a-t-il ? lui demanda Bedreddin en levant la tte ? Quelle nouvelle m'apportes-tu ? - Seigneur, rpondit-il, il n'y a pas de temps  perdre. Le sultan est dans une horrible colre contre vous, et on vient de sa part confisquer tout ce que vous avez, et mme se saisir de votre personne.
:Quand le gnie, reprit le grand vizir Giafar, eut attentivement considr Bedreddin Hassan, il dit en lui-mme :  juger de cette crature par sa bonne mine, ce ne peut tre qu'un ange du paradis terrestre que Dieu envoie pour mettre le monde en combustion par sa beaut. Enfin, aprs l'avoir bien regard, il s'leva fort haut dans l'air, o il rencontra par hasard une fe. Ils se salurent l'un l'autre, ensuite il lui dit : Je vous prie de descendre avec moi jusqu'au cimetire o je demeure, et je vous ferai voir un prodige de beaut qui n'est pas moins digne de votre admiration que de la mienne. La fe y consentit. Ils descendirent tous deux en un instant, et lorsqu'ils furent dans le tombeau : H bien ! dit le gnie  la fe en lui montrant Bedreddin Hassan, avez-vous jamais vu un jeune homme mieux fait et plus beau que celui-ci ?
:La diffrence qu'il y avait entre Bedreddin Hassan et le palefrenier bossu dont la figure faisait horreur, excita des murmures dans l'assemble. C'est  ce beau jeune homme, s'crirent les dames, qu'il faut donner notre pouse, et non pas  ce vilain bossu. Elles n'en demeurrent pas l : elles osrent faire des imprcations contre le sultan, qui, abusant de son pouvoir absolu, unissait la laideur avec la beaut. Elles chargrent aussi d'injures le bossu et lui firent perdre contenance, au grand plaisir des spectateurs, dont les hues interrompirent pour quelque temps la symphonie qui se faisait entendre dans la salle.  la fin, les joueurs d'instruments recommencrent leurs concerts, et les femmes qui avaient habill la marie s'approchrent d'elle.
:Eh ! seigneur, dit le bossu, je vous supplie de me pardonner : si je suis criminel ce n'est que par ignorance ; je ne savais pas que cette dame et un buffle pour amant. Commandez-moi ce qu'il vous plaira, je vous jure que je suis prt  vous obir. - Par la mort, rpliqua le gnie, si tu sors d'ici ou que tu ne gardes pas le silence jusqu' ce que le soleil se lve ; si tu dis le moindre mot, je t'craserai la tte. Alors, je te permets de sortir de cette maison, mais je t'ordonne de te retirer bien vite sans regarder derrire toi ; et si tu as l'audace d'y revenir il t'en cotera la vie. En achevant ces paroles, le gnie se transforma en homme, prit le bossu par les pieds, et aprs l'avoir lev, la tte en bas, contre le mur : Si tu branles, ajouta-t-il, avant que le soleil soit lev, comme je te l'ai dj dit, je te reprendrai par les pieds et te casserai la tte en mille pices contre cette muraille.
: ce discours, la fille du vizir, qui tait entre plus morte que vive dans la chambre nuptiale, changea de visage, prit un air gai qui la rendit si belle, que Bedreddin en fut charm. Je ne m'attendais pas, lui dit-elle,  une surprise si agrable, et je m'tais dj condamne  tre malheureuse tout le reste de ma vie. Mais mon bonheur est d'autant plus grand que je vais possder en vous un homme digne de ma tendresse. En disant cela, elle acheva de se dshabiller et se mit au lit. De son ct, Bedreddin Hassan, ravi de se voir possesseur de tant de charmes, se dshabilla promptement. Il mit son habit sur un sige et sur la bourse que le juif lui avait donne, laquelle tait encore pleine, malgr tout ce qu'il en avait tir. Il ta aussi son turban, pour en prendre un de nuit qu'on avait prpar pour le bossu ; et il alla se coucher en chemise et en caleon. Le caleon tait en satin bleu et attach avec un cordon tissu d'or.
:Messieurs, leur dit-il, apprenez-moi, de grce, o je suis et ce que vous souhaitez de moi. L'un d'entre eux prit la parole et lui rpondit : Jeune homme, on vient d'ouvrir la porte de cette ville, et en sortant, nous vous avons trouv couch ici dans l'tat o vous voil. Nous nous sommes arrts  vous regarder. Est-ce que vous avez pass ici la nuit ? et savez-vous bien que vous tes  une des portes de Damas ? -  une des portes de Damas ! rpliqua Bedreddin, vous vous moquez de moi ; en me couchant, cette nuit, j'tais au Caire.  ces mots, quelques-uns touchs de compassion, dirent que c'tait dommage qu'un jeune homme si bien fait et perdu l'esprit, et ils passrent leur chemin.
:Ce ptissier avait t autrefois chef d'une troupe de vagabonds qui dtroussaient les caravanes, et quoiqu'il ft venu s'tablir  Damas, o il ne donnait aucun sujet de plainte contre lui, il ne laissait pas d'tre craint de tous ceux qui le connaissaient. C'est pourquoi ds le premier regard qu'il jeta sur la populace qui suivait Bedreddin, il la dissipa. Le ptissier, voyant qu'il n'y avait plus personne, fit plusieurs questions au jeune homme ; il lui demanda qui il tait et ce qui l'avait amen  Damas. Bedreddin Hassan ne lui cacha ni sa naissance, ni la mort du grand vizir son pre. Il lui conta ensuite de quelle manire il tait sorti de Balsora, et comment, aprs s'tre endormi la nuit prcdente sur le tombeau de son pre, il s'tait trouv,  son rveil, au Caire, o il avait pous une dame. Enfin, il lui marqua la surprise o il tait de se voir  Damas sans pouvoir comprendre toutes ces merveilles.
:Pendant que cela se passait,  Damas, la fille de Schemseddin Mohammed se rveilla, et, ne trouvant pas Bedreddin auprs d'elle, crut qu'il s'tait lev sans vouloir interrompre son repos et qu'il reviendrait bientt. Elle attendait son retour, lorsque le vizir Schemseddin Mohammed son pre, vivement touch de l'affront qu'il croyait avoir reu du sultan d'gypte, vint frapper  la porte de son appartement, rsolu de pleurer avec elle sa triste destine. Il l'appela par son nom, et elle n'eut pas plus tt entendu sa voix qu'elle se leva pour lui ouvrir la porte. Elle lui baisa la main et le reut d'un air si satisfait, que le vizir, qui s'attendait  la trouver baigne de pleurs et aussi afflige que lui, en fut extrmement surpris. Malheureuse ! lui dit-il en colre, est-ce ainsi que tu parais devant moi ? Aprs l'affreux sacrifice que tu viens de consommer, peux tu m'offrir un visage si content !
:Sire, le grand vizir Giafar poursuivant son histoire : Schemseddin Mohammed, continua-t-il, crut que le bossu extravaguait quand il l'entendit parler de cette sorte, et il lui dit : tez-vous de l, mettez-vous sur vos pieds. - Je m'en garderai bien, repartit le bossu,  moins que le soleil ne soit lev. Sachez qu'tant venu ici hier au soir, il parut tout  coup devant moi un chat noir, qui devint insensiblement gros comme un buffle ; je n'ai pas oubli ce qu'il m'a dit ; c'est pourquoi allez  vos affaires et me laissez ici. Le vizir, au lieu de se retirer, prit le bossu par les pieds et l'obligea de se relever. Cela tant fait, le bossu sortit en courant de toute sa force sans regarder derrire lui. Il se rendit au palais, se fit prsenter au sultan d'gypte, et le divertit fort en lui racontant le traitement que lui avait fait le gnie.
:Le lendemain, Scheherazade ayant repris la parole, dit  Schahriar : Sire, le vizir Schemseddin Mohammed tant revenu de son vanouissement par le secours de sa fille et des femmes qu'elle avait appeles : Ma fille, dit-il, ne vous tonnez pas de l'accident qui vient de m'arriver. La cause en est telle qu' peine y pourrez-vous ajouter foi. Cet poux qui a pass la nuit avec vous est votre cousin, le fils de Noureddin Ali. Les mille sequins qui sont dans cette bourse me font souvenir de la querelle que j'eus avec ce cher frre ; c'est sans doute le prsent de noce qu'il vous fait. Dieu soit lou de toutes choses, et particulirement de cette aventure merveilleuse qui montre si bien sa puissance ! Il regarda ensuite l'criture de son frre, et la baisa plusieurs fois en versant une grande abondance de larmes.
: ces mots, tous les enfants s'crirent : Agib, que dites-vous ? ce n'est point l le nom de votre pre, c'est celui de votre grand-pre. - Que Dieu vous confonde ! rpliqua-t-il en colre ; quoi ! vous osez dire que le vizir Schemseddin Mohammed n'est pas mon pre ! Les coliers lui repartirent avec de grands clats de rire : Non, non, il n'est que votre aeul, et vous ne jouerez pas avec nous ; nous nous garderons bien mme de nous approcher de vous. En disant cela ils s'loignrent de lui en le raillant, et ils continurent de rire entre eux. Agib fut fort mortifi de leurs railleries et se mit  pleurer.
:Le matre d'cole, qui tait aux coutes et qui avait tout entendu, entra sur ces entrefaites, et s'adressant  Agib : Agib, lui dit-il, ne savez-vous pas encore que le vizir Schemseddin Mohammed n'est pas votre pre ? Il est votre aeul, pre de votre mre Dame de Beaut. Nous ignorons comme vous le nom de votre pre. Nous savons seulement que le sultan avait voulu marier votre mre avec un de ses palefreniers qui tait bossu, mais qu'un gnie coucha avec elle. Cela est fcheux pour vous, et doit vous apprendre  traiter vos camarades avec moins de fiert que vous n'avez fait jusqu' prsent.
:Schemseddin Mohammed ne trouva pas de paroles assez fortes pour remercier dignement le sultan de la bont qu'il avait pour lui. Il se contenta de se prosterner devant ce prince une seconde fois ; mais les larmes qui coulaient de ses yeux marqurent assez sa reconnaissance. Enfin il prit cong du sultan, aprs lui avoir souhait toutes sortes de prosprits. Lorsqu'il fut de retour au logis, il ne songea qu' disposer toutes choses pour son dpart. Les prparatifs en furent faits avec tant de diligence, qu'au bout de quatre jours il partit accompagn de sa fille Dame de Beaut, et d'Agib son petit-fils.
:Le vizir Schemseddin Mohammed dclara qu'il voulait sjourner deux jours dans ce beau lieu, et que le troisime il continuerait son voyage. Cependant il permit aux gens de sa suite d'aller  Damas. Ils profitrent presque tous de cette permission, les uns pousss par la curiosit de voir une ville dont ils avaient ou parler si avantageusement, les autres pour y vendre des marchandises d'gypte qu'ils avaient apportes, ou pour y acheter des toffes et des rarets du pays. Dame de Beaut souhaitant que son fils Agib et aussi la satisfaction de se promener dans cette clbre ville, ordonna  l'eunuque noir qui servait de gouverneur  cet enfant de l'y conduire, et de bien prendre garde qu'il ne lui arrivt quelque accident.
:Agib, magnifiquement habill, se mit en chemin avec l'eunuque, qui avait  la main une grosse canne. Ils ne furent pas plus tt entrs dans la ville, qu'Agib, qui tait beau comme le jour, attira sur lui les yeux de tout le monde. Les uns sortaient de leurs maisons pour le voir de plus prs ; les autres mettaient la tte aux fentres, et ceux qui passaient dans les rues ne se contentaient pas de s'arrter pour le regarder, ils l'accompagnaient pour avoir le plaisir de le considrer plus longtemps. Enfin il n'y avait personne qui ne l'admirt et qui ne donnt mille bndictions au pre et  la mre qui avaient mis au monde un si bel enfant. L'eunuque et lui arrivrent par hasard devant la boutique o tait Bedreddin Hassan, et l ils se virent entours d'une si grande foule de peuple qu'ils furent obligs de s'arrter.
:Bedreddin Hassan sentit une extrme joie d'avoir obtenu ce qu'il avait dsir avec tant d'ardeur, et se remettant au travail qu'il avait interrompu : Je faisais, dit-il, des tartes  la crme ; il faut, s'il vous plat, que vous en mangiez ; je suis persuad que vous les trouverez excellentes, car ma mre, qui les fait admirablement bien, m'a appris  les faire, et l'on vient en prendre chez moi de tous les endroits de cette ville. En achevant ces mots, il tira du four une tarte  la crme, et aprs avoir mis dessus des grains de grenade et du sucre, il la servit devant Agib, qui la trouva dlicieuse. L'eunuque,  qui Bedreddin en prsenta, en porta le mme jugement.
:Pendant qu'ils mangeaient tous deux, Bedreddin Hassan examinait Agib avec une grande attention, et se reprsentant, en le regardant, qu'il avait peut-tre un semblable fils de la charmante pouse dont il avait t si tt et si cruellement spar, cette pense fit couler de ses yeux quelques larmes. Il se prparait  taire des questions au petit Agib sur le sujet de son voyage  Damas, mais cet enfant n'eut pas le temps de satisfaire sa curiosit, parce que l'eunuque, qui le pressait de s'en retourner sous les tentes de son aeul, l'emmena ds qu'il eut mang. Bedreddin Hassan ne se contenta pas de les suivre de l'oeil ; il ferma sa boutique promptement et marcha sur leurs pas.
:La veuve de Noureddin Ali demeurait toujours dans l'htel o avait demeur son mari jusqu' sa mort. C'tait une trs-belle maison, superbement btie et orne de colonnes de marbre ; mais Schemseddin Mohammed ne s'arrta pas  l'admirer. En arrivant, il baisa la porte et un marbre sur lequel tait crit en lettres d'or le nom de son frre. Il demanda  parler  sa belle-soeur, dont les domestiques lui dirent qu'elle tait dans un petit difice en forme de dme, qu'ils lui montrrent, au milieu d'une cour trs spacieuse. En effet, cette tendre mre avait coutume d'aller passer la meilleure partie du jour et de la nuit dans cet difice, qu'elle avait fait btir pour reprsenter le tombeau de Bedreddin Hassan, qu'elle croyait mort aprs l'avoir si longtemps attendu en vain. Elle y tait alors occupe  pleurer ce cher fils, et Schemseddin Mohammed la trouva ensevelie dans une affliction mortelle.
:Commandeur des croyants, poursuivit le vizir Giafar, Agib, tonn d'entendre ce que lui disait Bedreddin, rpondit : Il y a de l'excs dans l'amiti que vous me tmoignez, et je ne veux point entrer chez vous que vous ne vous soyez engag par serment  ne me pas suivre quand j'en serai sorti. Si vous me le promettez et que vous soyez homme de parole, je vous reviendrai voir encore demain, pendant que le vizir mon aeul achtera de quoi faire prsent au sultan d'gypte. - Mon petit seigneur, reprit Bedreddin Hassan, je ferai tout ce que vous m'ordonnerez.  ces mots, Agib et l'eunuque entrrent dans la boutique.
:Agib eut  peine touch au morceau de tarte  la crme qu'on lui avait servi, que, feignant de ne le pas trouver  son got, il le laissa tout entier, et Schaban, c'est le nom de l'eunuque, fit la mme chose. La veuve de Noureddin Ali s'aperut avec chagrin du peu de cas que son petit-fils faisait de sa tarte. H quoi ! mon fils, lui dit-elle, est-il possible que vous mprisiez ainsi l'ouvrage de mes propres mains ! Apprenez que personne au monde n'est capable de faire de si bonnes tartes  la crme, except votre pre Bedreddin Hassan,  qui j'ai enseign le grand art d'en faire de pareilles. - Ah ! ma bonne grand'mre, s'cria Agib, permettez-moi de vous dire que si vous n'en savez pas faire de meilleures, il y a un ptissier dans cette ville qui vous surpasse dans ce grand art : nous venons d'en manger chez lui une qui vaut beaucoup mieux que celle-ci.
:Comment, Schaban, lui dit-elle avec colre, vous a-t-on commis la garde de mon petit-fils pour le mener manger chez des ptissiers comme un gueux ? - Madame, rpondit l'eunuque, il est bien vrai que nous nous sommes entretenus quelque temps avec un ptissier ; mais nous n'avons pas mang chez lui. - Pardonnez-moi, interrompit Agib, nous sommes entrs dans sa boutique, et nous y avons mang d'une tarte  la crme. La dame, plus irrite qu'auparavant contre l'eunuque, se leva de table assez brusquement, courut  la tente de Schemseddin Mohammed, qu'elle informa du dlit de l'eunuque, dans des termes plus propres  animer le vizir contre le dlinquant qu' lui faire excuser sa faute.
:Schaban, quoiqu'il en et jusqu' la gorge, se soumit  cette preuve, et prit un morceau de la tarte  la crme ; mais il fut oblig de le retirer de sa bouche, car le coeur lui souleva. Il ne laissa pas pourtant de mentir encore, en disant qu'il avait tant mang le jour prcdent, que l'apptit ne lui tait pas encore revenu. Le vizir, irrit de tous les mensonges de l'eunuque, et convaincu qu'il tait coupable, le fit coucher par terre et commanda qu'on lui donnt la bastonnade. Le malheureux poussa de grands cris en souffrant ce chtiment et confessa la vrit. Il est vrai, s'cria-t-il, que nous avons mang une tarte  la crme chez un ptissier, et elle tait cent fois meilleure que celle qui est sur cette table.
:La veuve de Noureddin Ali crut que c'tait par dpit contre elle et pour la mortifier que Schaban louait la tarte du ptissier ; c'est pourquoi s'adressant  lui : Je ne puis croire, dit-elle, que les tartes  la crme de ce ptissier soient plus excellentes que les miennes. Je veux, m'en claircir ; tu sais o il demeure, va chez lui et m'apporte une tarte  la crme tout  l'heure. En parlant ainsi, elle fit donner de l'argent  l'eunuque pour acheter la tarte, et il partit. tant arriv  la boutique de Bedreddin : Bon ptissier, lui dit-il, tenez, voil de l'argent, donnez-moi une tarte  la crme, une de nos dames souhaite d'en goter. Il y en avait alors de toutes chaudes ; Bedreddin choisit la meilleure, et la donnant  l'eunuque : Prenez celle-ci, dit-il, je vous la garantis excellente, et je puis vous assurer que personne au monde n'est capable d'en faire de semblables, si ce n'est ma mre, qui vit peut-tre encore.
:Schaban revint en diligence sous les tentes avec sa tarte  la crme. Il la prsenta  la veuve de Noureddin, qui la prit avec empressement. Elle en rompit un morceau pour le manger ; mais elle ne l'eut pas plus tt port  sa bouche qu'elle fit un grand cri et qu'elle tomba vanouie. Schemseddin Mohammed, qui tait prsent, fut extrmement tonn de cet accident. Il jeta de l'eau lui-mme au visage de sa belle-soeur, et s'empressa fort  la secourir. Ds qu'elle fut revenue de sa faiblesse :  Dieu ! s'cria-t-elle, il faut que ce soit mon fils, mon cher fils Bedreddin, qui ait fait cette tarte.
:Quand le vizir Schemseddin Mohammed eut entendu dire  sa belle-soeur qu'il fallait que ce ft Bedreddin Hassan qui et fait la tarte  la crme que l'eunuque venait d'apporter, il sentit une joie inconcevable : mais venant  faire rflexion que cette joie tait sans fondement, et que, selon toutes les apparences, la conjecture de la veuve de Noureddin devait tre fausse, il lui dit : Mais, madame, pourquoi avez-vous cette opinion ? Ne se peut-il pas trouver un ptissier au monde qui sache aussi bien faire des tartes  la crme que votre fils ? - Je conviens, rpondit-elle, qu'il y a peut-tre des ptissiers capables d'en faire d'aussi bonnes ; mais comme je les fais d'une manire toute singulire, et que nul autre que mon fils n'a ce secret, il faut absolument que ce soit lui qui ait fait celle-ci. Rjouissons-nous, mon frre, ajouta-t-elle avec transport, nous avons enfin trouv ce que nous cherchons et dsirons depuis si longtemps. -
:En achevant ces paroles, il laissa les dames sous leur tente et se rendit sous la sienne. L, il fit venir cinquante de ses gens, et leur dit : Prenez chacun un bton et suivez Schaban, qui va vous conduire chez un ptissier de cette ville. Lorsque vous y serez arrivs, rompez, brisez tout ce que vous trouverez dans sa boutique. S'il vous demande pourquoi vous faites ce dsordre, demandez-lui seulement si ce n'est pas lui qui a fait la tarte  la crme qu'on a t prendre chez lui. S'il vous rpond que oui, saisissez-vous de sa personne, liez-le bien et me l'amenez ; mais gardez-vous de le frapper ni de lui faire le moindre mal. Allez, et ne perdez pas de temps.
:Cependant les voisins tant accourus au bruit, et fort surpris de voir cinquante hommes arms commettre un pareil dsordre, demandaient le sujet d'une si grande violence, et Bedreddin, encore une fois, dit  ceux qui la lui faisaient : Apprenez-moi, de grce, quel crime je puis avoir commis, pour rompre et briser ainsi tout ce qu'il y a chez moi ? - N'est-ce pas vous, rpondirent-ils, qui avez fait la tarte  la crme que vous avez vendue  cet eunuque ? - Oui, oui, c'est moi, repartit-il ; je soutiens qu'elle est bonne, et je ne mrite pas ce traitement injuste que vous me faites. Ils se saisirent de sa personne sans l'couter, et aprs lui avoir arrach la toile de son turban, ils s'en servirent pour lui lier les mains derrire le dos, puis, le tirant par force de sa boutique, ils commencrent  l'emmener.
:La populace qui s'tait assemble l, touche de compassion pour Bedreddin, prit son parti et voulut s'opposer au dessein des gens de Schemseddin Mohammed ; mais il survint en ce moment des officiers du gouverneur de la ville, qui cartrent le peuple et favorisrent l'enlvement de Bedreddin, parce que Schemseddin Mohammed tait all chez le gouverneur de Damas, pour l'informer de l'ordre qu'il avait donn et pour lui demander main forte, et ce gouverneur, qui commandait sur toute la Syrie au nom du sultan d'gypte, n'avait eu garde de rien refuser au vizir de son matre. On entranait donc Bedreddin malgr ses cris et ses larmes.
:Comme Schemseddin Mohammed avait rsolu de partir cette mme nuit, il fit plier les tentes et prparer les voitures pour se mettre en marche, et  l'gard de Bedreddin, il ordonna qu'on le mt dans une caisse bien ferme et qu'on le charget sur un chameau. D'abord que tout fut prt pour le dpart, le vizir et les gens de sa suite se mirent en chemin. Ils marchrent le reste de la nuit et le jour suivant sans se reposer. Ils ne s'arrtrent qu' l'entre de la nuit. Alors on tira Bedreddin Hassan de la caisse pour lui faire prendre de la nourriture ; mais on eut soin de le tenir loign de sa mre et de sa femme, et pendant vingt jours que dura le voyage, on le traita de la mme manire.
:En arrivant au Caire, on campa aux environs de la ville par ordre du vizir Schemseddin Mohammed, qui se fit amener Bedreddin, devant lequel il dit  un charpentier qu'il avait fait venir : Va chercher du bois et dresse promptement un poteau. - H ! seigneur, dit Bedreddin, que prtendez-vous faire de ce poteau ? - T'y attacher, repartit le vizir, et te faire ensuite promener par tous les quartiers de la ville, afin qu'on voie en ta personne un indigne ptissier qui fait des tartes  la crme sans y mettre de poivre.  ces mots, Bedreddin Hassan s'cria d'une manire si plaisante, que Schemseddin Mohammed eut bien de la peine  garder son srieux : Grand Dieu, c'est donc pour n'avoir pas mis de poivre dans une tarte  la crme qu'on veut me faire souffrir une mort aussi cruelle qu'ignominieuse !
:Sur la fin de la nuit suivante, le sultan des Indes, qui avait une extrme impatience d'apprendre comment se dnouerait l'histoire de Bedreddin, rveilla lui-mme Scheherazade et l'avertit de la continuer, ce qu'elle fit dans ces termes : Schemseddin Mohammed, dit le vizir Giafar au calife, fit sortir de la salle tous les domestiques qui y taient, et leur ordonna de s'loigner,  la rserve de deux ou trois qu'il fit demeurer. Il les chargea d'aller tirer Bedreddin hors de la caisse, de le mettre en chemise et en caleon, de le conduire en cet tat dans la salle, de l'y laisser tout seul, et d'en fermer la porte.
:Bedreddin Hassan, quoique accabl de douleur, s'tait endormi pendant tout ce temps-l, si bien que les domestiques du vizir l'eurent plus tt tir de la caisse, mis en chemise et en caleon, qu'il ne fut rveill, et ils le transportrent dans la salle si brusquement, qu'ils ne lui donnrent pas le loisir de se reconnatre. Quand il se vit seul dans la salle, il promena sa vue de toutes parts, et les choses qu'il voyait rappelant dans sa mmoire le souvenir de ses noces, il s'aperut avec tonnement que c'tait la mme salle o il avait vu le palefrenier bossu. Sa surprise augmenta encore lorsque, s'tant approch doucement de la porte d'une chambre qu'il trouva ouverte, il vit dedans son habillement au mme endroit o il se souvenait de l'avoir mis la nuit de ses noces. Bon Dieu, dit-il en se frottant les yeux, suis-je endormi ? suis-je veill ?
:Scheherazade, en cet endroit apercevant le jour, cessa de parler. Schahriar ne put s'empcher de rire de ce que Bedreddin Hassan avait pris une chose relle pour un songe : Il faut convenir, dit-il, que cela est trs-plaisant, et je suis persuad que le lendemain le vizir Schemseddin Mohammed et sa belle-soeur s'en divertirent extrmement. - Sire, rpondit la sultane, c'est ce que j'aurai l'honneur de vous raconter la nuit prochaine, si votre majest veut bien me laisser vivre jusqu' ce temps-l. Le sultan des Indes se leva sans rien rpliquer  ces paroles, mais il tait fort loign d'avoir une autre pense.
:Sire, Bedreddin ne passa pas tranquillement la nuit ; il se rveillait de temps en temps, et se demandait  lui-mme s'il rvait ou s'il tait rveill. Il se dfiait de son bonheur, et cherchant  s'en assurer, il ouvrait les rideaux et parcourait des yeux toute la chambre. Je ne me trompe pas, disait-il, voil la mme chambre o je suis entr  la place du bossu, et je suis couch avec la belle dame qui lui tait destine. Le jour, qui paraissait, n'avait pas encore dissip son inquitude, lorsque le vizir Schemseddin Mohammed, son oncle, frappa  la porte, et entra presque en mme temps pour lui donner le bonjour.
:Il n'y a pas de paroles assez nergiques pour bien exprimer quelle fut la joie de Bedreddin lorsqu'il vit sa mre et son fils Agib. Ces trois personnes ne cessaient de s'embrasser et de faire paratre tous les transports que le sang et la plus vive tendresse peuvent inspirer. La mre dit les choses du monde les plus touchantes  Bedreddin : elle lui parla de la douleur que lui avait cause une si longue absence et des pleurs qu'elle avait verss. Le petit Agib, au lieu de fuir, comme  Damas, les embrassements de son pre, ne cessait point de les recevoir, et Bedreddin Hassan, partag entre deux objets si dignes de son amour, ne croyait pas leur pouvoir donner assez de marques de son affection.
:Prends vite de la lumire, dit-il  la servante, et suis-moi. En disant cela il s'avana vers l'escalier avec tant de prcipitation, qu'il n'attendit point qu'on l'clairt, et venant  rencontrer le bossu, il lui donna du pied dans les ctes si rudement qu'il le fit rouler jusqu'au bas de l'escalier. Peu s'en fallut qu'il ne tombt et ne roult avec lui. Apporte donc vite de la lumire, cria-t-il  sa servante. Enfin elle arriva ; il descendit avec elle, et trouvant que ce qui avait roul tait un homme mort, il fut tellement effray de ce spectacle, qu'il invoqua Mose, Aaron, Josu, Esdras et tous les autres prophtes de sa loi. Malheureux que je suis ! disait-il, pourquoi ai-je voulu descendre sans lumire ? J'ai achev de tuer ce malade qu'on m'avait amen. Je suis cause de sa mort, et si le bon ne d'Esdras ne vient  mon secours, je suis perdu. Hlas ! on va bientt me tirer de chez moi comme un meurtrier.
:Malgr le trouble qui l'agitait, il ne laissa pas d'avoir la prcaution de fermer sa porte, de peur que par hasard quelqu'un venant  passer par la rue, ne s'apert du malheur dont il se croyait la cause. Il prit ensuite le cadavre, le porta dans la chambre de sa femme, qui faillit  s'vanouir quand elle le vit entrer avec cette fatale charge. Ah ! c'est fait de nous, s'cria-t-elle, si nous ne trouvons moyen de mettre cette nuit, hors de chez nous, ce corps mort ! Nous perdrons indubitablement la vie si nous le gardons jusqu'au jour. Quel malheur ! Comment avez-vous donc fait pour tuer cet homme ? - Il ne s'agit point de cela, repartit le juif ; il s'agit de trouver un remde  un mal si pressant... Mais, sire, dit Scheherazade en s'interrompant en cet endroit, je ne fais pas rflexion qu'il est jour.  ces mots elle se tut, et la nuit suivante elle poursuivit de cette sorte l'histoire du petit bossu :
:Sire, le pourvoyeur du sultan de Casgar, en frappant le bossu, n'avait pas pris garde  sa bosse. Lorsqu'il s'en aperut, il fit des imprcations contre lui. Maudit bossu, s'cria-t-il, chien de bossu, plt  Dieu que tu m'eusses vol toutes mes graisses et que je ne t'eusse point trouv ici ! je ne serais pas dans l'embarras o je suis pour l'amour de toi et de ta vilaine bosse. toiles qui brillez aux cieux, ajouta-t-il, n'ayez de lumire que pour moi dans un danger si vident ! En disant ces paroles, il chargea le bossu sur ses paules, sortit de sa chambre, alla jusqu'au bout de la rue, o, l'ayant pos debout et appuy contre une boutique, il reprit le chemin de sa maison sans regarder derrire lui.
:Quelques moments avant le jour, un marchand chrtien, qui tait fort riche et qui fournissait au palais du sultan la plupart des choses dont on y avait besoin, aprs avoir pass la nuit en dbauche, s'avisa de sortir de chez lui pour aller au bain. Quoiqu'il ft ivre, il ne laissa pas de remarquer que la nuit tait fort avance et qu'on allait bientt appeler  la prire de la pointe du jour : c'est pourquoi, prcipitant ses pas, il se htait d'arriver au bain, de peur que quelque musulman, en allant  la mosque, ne le rencontrt et ne le ment en prison comme un ivrogne. Nanmoins, quand il fut au bout de la rue, il s'arrta, pour quelque besoin, contre la boutique o le pourvoyeur du sultan avait mis le corps du bossu, lequel, venant  tre branl, tomba sur le dos du marchand, qui, dans la pense que c'tait un voleur qui l'attaquait, le renversa par terre d'un coup de poing qu'il lui dchargea sur la tte : il lui en donna beaucoup d'autres ensuite et se mit  crier au voleur.
:Le garde du quartier vint  ses cris, et voyant que c'tait un chrtien qui maltraitait un musulman (car le bossu tait de notre religion) : Quel sujet avez-vous, lui dit-il, de maltraiter ainsi un musulman ? - Il a voulu, me voler, rpondit le marchand, et il s'est jet sur moi pour me prendre  la gorge. - Vous vous tes assez veng, rpliqua le garde en le tirant par le bras, tez-vous de l. En mme temps il tendit la main au bossu pour l'aider  se relever ; mais remarquant qu'il tait mort : Oh ! oh ! poursuivit-il, c'est donc ainsi qu'un chrtien a la hardiesse d'assassiner un musulman ! En achevant ces mots, il arrta le chrtien et le mena chez le lieutenant de police, o on le mit en prison jusqu' ce que le juge ft lev et en tat d'interroger l'accus. Cependant le marchand chrtien revint de son ivresse, et plus il faisait de rflexions sur son aventure, moins il pouvait comprendre comment de simples coups de poing avaient t capables d'ter la vie  un homme.
:Enfin on tira le marchand de prison, on l'amena au pied de la potence, et le bourreau, aprs lui avoir attach la corde au cou, allait l'lever en l'air, lorsque le pourvoyeur du sultan, fendant la presse, s'avana en criant au bourreau : Attendez, attendez, ne vous pressez pas ; ce n'est pas lui qui a commis le meurtre, c'est moi. Le lieutenant de police qui assistait  l'excution, se mit  interroger le pourvoyeur, qui lui raconta de point en point de quelle manire il avait tu le bossu, et il acheva en disant qu'il avait port son corps  l'endroit o le marchand chrtien l'avait trouv. Vous alliez, ajouta-t-il, faire mourir un innocent, puisqu'il ne peut pas avoir tu un homme qui n'tait plus en vie. C'est bien assez pour moi d'avoir assassin un musulman, sans charger encore ma conscience de la mort d'un chrtien qui n'est pas criminel.
:Sire, dit-elle, le pourvoyeur du sultan de Casgar s'tant accus lui-mme publiquement d'tre l'auteur de la mort du bossu, le lieutenant de police ne put se dispenser de rendre justice au marchand. Laisse, dit-il au bourreau, laisse aller le chrtien, et pends cet homme  sa place, puisqu'il est vident par sa propre confession qu'il est coupable. Le bourreau lcha le marchand, mit aussitt la corde au cou du pourvoyeur, et dans le temps qu'il allait l'expdier, il entendit la voix du mdecin juif, qui le priait instamment de suspendre l'excution, et qui se faisait faire place pour se rendre au pied de la potence.
:Le lieutenant de police et tous les spectateurs ne pouvaient assez admirer les tranges vnements dont la mort du bossu avait t suivie. Lche donc le mdecin juif, dit le juge au bourreau, et pends le tailleur puisqu'il confesse son crime. Il faut avouer que cette histoire est bien extraordinaire et qu'elle mrite d'tre crite en lettres d'or. Le bourreau ayant mis en libert le mdecin, passa une corde au cou du tailleur. Mais, sire, dit Scheherazade en s'interrompant en cet endroit, je vois qu'il est dj jour ; il faut, s'il vous plat, remettre la suite de cette histoire  demain. Le sultan des Indes y consentit, et se leva pour aller  ses fonctions ordinaires.
:La sultane, ayant t rveille par sa soeur, reprit ainsi la parole : Sire, pendant que le bourreau se prparait  pendre le tailleur, le sultan de Casgar, qui ne pouvait se passer longtemps du bossu, son bouffon, ayant demand  le voir, un de ses officiers lui dit : Sire, le bossu dont votre majest est en peine, aprs s'tre enivr hier, s'chappa du palais, contre sa coutume, pour aller courir par la ville, et il s'est trouv mort ce matin. On a conduit devant le juge de police un homme accus de l'avoir tu, et aussitt le juge a fait dresser une potence. Comme on allait pendre l'accus, un homme est arriv, et aprs celui-l un autre, qui s'accusent eux-mmes et se dchargent l'un l'autre. Il y a longtemps que cela dure, et le lieutenant de police est actuellement occup  interroger un troisime homme qui se dit le vritable assassin.
:Lorsqu'ils furent tous devant le sultan, le juge de police se prosterna aux pieds de ce prince, et, quand il fut relev, lui raconta fidlement tout ce qu'il savait de l'histoire du bossu. Le sultan la trouva si singulire qu'il ordonna  son historiographe particulier de l'crire avec toutes ses circonstances ; puis, s'adressant  toutes les personnes qui taient prsentes : Avez-vous jamais, leur dit-il, rien entendu de plus surprenant que ce qui vient d'arriver  l'occasion du bossu, mon bouffon ? Le marchand chrtien, aprs s'tre prostern jusqu' toucher la terre de son front, prit alors la parole : Puissant monarque, dit-il, je sais une histoire plus tonnante que celle dont on vient de vous faire le rcit ; je vais vous la raconter si votre majest veut m'en donner la permission. Les circonstances en sont telles qu'il n'y a personne qui puisse les entendre sans en tre touch. Le sultan lui permit de la dire, ce qu'il fit en ces termes :
:Sire, avant que je m'engage dans le rcit que votre majest consent que je lui fasse, je lui ferai remarquer, s'il lui plat, que je n'ai pas l'honneur d'tre n dans un endroit qui relve de son empire : je suis tranger, natif du Caire en gypte, Copte de nation et chrtien de religion. Mon pre tait courtier, et il avait amass des biens assez considrables qu'il me laissa en mourant. Je suivis son exemple et embrassai sa profession. Comme j'tais un jour au Caire, dans le logement public des marchands de toutes sortes de grains, un jeune marchand trs-bien fait et proprement vtu, mont sur un ne, vint m'aborder ; il me salua, et ouvrant un mouchoir o il y avait une montre de ssame :
:- Elles sont toutes prtes, lui rpondis-je, et je vais vous les compter tout  l'heure. Comme il tait mont sur son ne, je le priai de mettre pied  terre et de me faire l'honneur de manger un morceau avec moi avant que de les recevoir. Non, me dit-il, je ne puis descendre  prsent, j'ai une affaire pressante qui m'appelle ici prs ; mais je vais revenir et en repassant je prendrai mon argent, que je vous prie de tenir prt. Il disparut en achevant ces paroles. Je l'attendis, mais ce fut inutilement, et il ne revint qu'un mois encore aprs. Voil, dis-je en moi-mme, un jeune marchand qui a bien de la confiance en moi de me laisser entre les mains, sans me connatre, une somme de quatre mille cinq cents drachmes d'argent : un autre que lui n'en userait pas ainsi et craindrait que je ne la lui emportasse. Il revint  la fin du troisime mois ; il tait encore mont sur son ne, mais plus magnifiquement habill que les autres fois.
:D'abord que j'aperus le jeune marchand j'allai au-devant lui ; je le conjurai de descendre et lui demandai s'il ne voulait donc pas que je lui comptasse l'argent que j'avais  lui. Cela ne presse pas, me rpondit-il d'un air gai et content, je sais qu'il est en bonne main ; je viendrai le prendre quand j'aurai dpens tout ce que j'ai, et qu'il ne me restera plus autre chose.  ces mots, il donna un coup de fouet  son ne, et je l'eus bientt perdu de vue. Bon, dis-je en moi-mme, il me dit de l'attendre  la fin de la semaine, et selon son discours je ne le verrai peut-tre de longtemps. Je vais cependant faire valoir son argent, ce sera un revenant-bon pour moi.
:Je ne me trompai pas dans ma conjecture : l'anne se passa avant que j'entendisse parler du jeune homme. Au bout de l'an il parut aussi richement vtu que la dernire fois, mais il me semblait avoir quelque chose dans l'esprit. Je le suppliai de me faire l'honneur d'entrer chez moi. Je le veux bien pour cette fois, me rpondit-il, mais  condition que vous ne ferez pas de dpense extraordinaire pour moi. - Je ne ferai que ce qu'il vous plaira, repris-je ; descendez donc, de grce. Il mit pied  terre et entra chez moi. Je donnai des ordres pour le rgal que je voulais lui faire, et, en attendant qu'on servt, nous commenmes  nous entretenir. Quand le repas fut prt, nous nous assmes  table. Ds le premier morceau je remarquai qu'il le prit de la main gauche, et je fus fort tonn de voir qu'il ne se servait nullement de la droite. Je ne savais ce que j'en devais penser.
:Vous saurez, me dit-il, que je suis natif de Bagdad, fils d'un pre riche, et des plus distingus de la ville par sa qualit et par son rang.  peine tais-je entr dans le monde, que, frquentant des personnes qui avaient voyag et qui disaient des merveilles de l'gypte et particulirement du grand Caire, je fus frapp de leurs discours et eus envie d'y faire un voyage ; mais mon pre vivait encore, et il ne m'en aurait pas donn la permission. Il mourut enfin, et sa mort me laissant matre de mes actions, je rsolus d'aller au Caire. J'employai une trs-grosse somme d'argent en plusieurs sortes d'toffes fines de Bagdad et de Moussoul, et me mis en chemin.
:Le lendemain je m'habillai proprement, et aprs avoir fait tirer de quelques-uns de mes ballots de trs-belles et trs-riches toffes, dans l'intention de les porter  un bezestan pour voir ce qu'on en offrirait, j'en chargeai quelques-uns de mes esclaves et me rendis au bezestan des Circassiens. J'y fus bientt environn d'une foule de courtiers et de crieurs qui avaient t avertis de mon arrive. Je partageai des essais d'toffe entre plusieurs crieurs, qui les allrent crier et faire voir dans tout le bezestan ; mais nul des marchands n'en offrit que beaucoup moins que ce qu'elles me cotaient d'achat et de frais de voiture. Cela me fcha, et j'en marquais mon ressentiment aux crieurs : Si vous voulez nous en croire, me dirent-ils, nous vous enseignerons un moyen de ne rien perdre sur vos toffes.
:Mes affaires ainsi disposes, je n'eus plus l'esprit occup d'autres choses que de plaisirs. Je contractai amiti avec diverses personnes  peu prs de mon ge qui avaient soin de me bien faire passer mon temps. Le premier mois s'tant coul, je commenai  voir mes marchands deux fois la semaine, accompagn d'un officier public pour examiner leurs livres de vente, et d'un changeur pour rgler la bont et la valeur des espces qu'ils me comptaient ; ainsi les jours de recette, quand je me retirais au khan de Mesrour, o j'tais log, j'emportais une bonne somme d'argent. Cela n'empchait pas que les autres jours de la semaine je n'allasse passer la matine tantt chez un marchand et tantt chez un autre ; je me divertissais  m'entretenir avec eux et  voir ce qui se passait dans le bezestan.
:Un lundi que j'tais assis dans la boutique d'un de ces marchands qui se nommait Bedreddin, une dame de condition, comme il tait ais de le connatre  son air,  son habillement et par une esclave fort proprement mise qui la suivait, entra dans la mme boutique et s'assit prs de moi. Cet extrieur, joint  une grce naturelle qui paraissait en tout ce qu'elle faisait, me prvint en sa faveur et me donna une grande envie de la mieux connatre que je ne faisais. Je ne sais si elle ne s'aperut pas que je prenais plaisir  la regarder, et si mon attention ne lui plaisait point ; mais elle haussa le crpon qui lui descendait sur le visage par dessus la mousseline qui le cachait, et me laissa voir de grands yeux noirs dont je fus charm. Enfin, elle acheva de me rendre trs-amoureux d'elle, par le son agrable de sa voix et par ses manires honntes et gracieuses, lorsqu'en saluant le marchand, elle lui demanda des nouvelles de sa sant depuis le temps qu'elle ne l'avait vu.
:Ces paroles me donnrent de la hardiesse. Madame, lui dis-je, laissez-moi voir votre visage pour prix de vous avoir fait plaisir : ce sera me payer avec usure.  ces mots, elle se retourna de mon ct, ta la mousseline qui lui couvrait le visage, et offrit  mes yeux une beaut surprenante. J'en fus tellement frapp, que je ne pus lui rien dire pour lui exprimer ce que j'en pensais. Je ne me serais jamais lass de la regarder : mais elle se recouvrit promptement le visage, de peur qu'on ne l'apert, et aprs avoir abaiss le crpon, elle prit la pice d'toffe et s'loigna de la boutique, o elle me laissa dans un tat bien diffrent de celui o j'tais en y arrivant. Je demeurai longtemps dans un trouble, dans un dsordre trange. Avant que de quitter le marchand, je lui demandai s'il connaissait la dame.
:Alors, profitant de l'occasion que j'avais de l'entretenir, je lui parlai de l'amour que je sentais pour elle ; mais elle se leva et me quitta brusquement, comme si elle et t fort offense de la dclaration que je venais de lui faire. Je la suivis des yeux tant que je la pus voir, et ds que je ne la vis plus, je pris cong du marchand et sortis du bezestan sans savoir o j'allais. Je rvais  cette aventure lorsque je sentis qu'on me tirait par derrire. Je me tournai aussitt pour voir ce que ce pouvait tre, et je reconnus avec plaisir l'esclave de la dame dont j'avais l'esprit occup. Ma matresse, me dit-elle, qui est cette jeune personne  qui vous venez de parler dans la boutique d'un marchand, voudrait bien vous dire un mot ; prenez, s'il vous plat, la peine de me suivre. Je la suivis et trouvai en effet sa matresse qui m'attendait dans la boutique d'un changeur o elle tait assise.
:Le vendredi, je me levai de bon matin ; je pris le plus bel habit que j'eusse, avec une bourse o je mis cinquante pices d'or, et, mont sur un ne que j'avais retenu ds le jour prcdent, je partis accompagn de l'homme qui me l'avait lou. Quand nous fmes arrivs dans la rue de la Dvotion, je dis au matre de l'ne de demander o tait la maison que je cherchais : on la lui enseigna et il m'y mena. Je descendis  la porte. Je le payai bien et le renvoyai, en lui recommandant de bien remarquer la maison o il me laissait et de ne pas manquer de m'y venir prendre le lendemain matin, pour me ramener au khan de Mesrour.
:Sur la fin de la nuit suivante, la sultane adressa ainsi la parole  Schahriar : Sire, le jeune homme de Bagdad poursuivant son histoire : Lorsque le lieutenant de police, dit-il, eut la bourse entre les mains, il demanda au cavalier si elle tait  lui et combien il y avait mis d'argent. Le cavalier la reconnut pour celle qui lui avait t prise, et assura qu'il y avait dedans vingt sequins. Le juge l'ouvrit, et aprs y avoir effectivement trouv vingt sequins, il la lui rendit. Aussitt il me fit venir devant lui. Jeune homme, me dit-il, avouez-moi la vrit. Est-ce vous qui avez pris la bourse de ce cavalier ? N'attendez pas que j'emploie les tourments pour vous le faire confesser. Alors, baissant les yeux, je dis en moi-mme : Si je nie le fait, la bourse dont on m'a trouv saisi me fera passer pour un menteur.
:Lorsque le juge eut pass son chemin, le cavalier s'approcha de moi : Je vois bien, me dit-il en me prsentant la bourse, que c'est la ncessit qui vous a fait faire une action si honteuse et si indigne d'un jeune homme aussi bien fait que vous ; mais, tenez, voil cette bourse fatale, je vous la donne et je suis trs-fch du malheur qui vous est arriv. En achevant ces paroles il me quitta, et comme j'tais trs-faible  cause du sang que j'avais perdu, quelques honntes gens du quartier eurent la charit de me faire entrer chez eux et de me faire boire un verre de vin. Ils pansrent aussi mon bras et mirent ma main dans un linge que j'emportai avec moi attach  ma ceinture.
:Quand je serais retourn au khan de Mesrour dans ce triste tat, je n'y aurais pas trouv le secours dont j'avais besoin. C'tait aussi hasarder beaucoup que d'aller me prsenter  la jeune dame. Elle ne voudra peut-tre plus me voir, disais-je, lorsqu'elle aura appris mon infamie. Je ne laissai pas nanmoins de prendre ce parti, et afin que le monde qui me suivait se lasst de m'accompagner, je marchai par plusieurs rues dtournes et me rendis enfin chez la dame, o j'arrivai si faible et si fatigu que je me jetai sur le sofa, le bras droit sous ma robe, car je me gardai bien de le faire voir.
:Madame, lui rpondis-je, c'est un grand mal de tte qui me tourmente. Elle en parut trs-afflige : Asseyez-vous, reprit-elle, car je m'tais lev pour la recevoir ; dites-moi comment cela vous est venu : vous vous portiez si bien la dernire fois que j'eus le plaisir de vous voir ! Il y a quelque autre chose que vous me cachez ; apprenez-moi ce que c'est. Comme je gardais le silence, et qu'au lieu de rpondre, les larmes coulaient de mes yeux : Je ne comprends pas, dit-elle, ce qui peut vous affliger. Vous en aurais-je donn quelque sujet sans y penser, et venez-vous ici exprs pour m'annoncer que vous ne m'aimez plus ? - Ce n'est point cela, madame, lui repartis-je en soupirant, et un soupon si injuste augmente encore mon mal.
:Lorsque j'eus la tasse  la main, dit le jeune homme, je redoublai mes pleurs et poussai de nouveaux soupirs. Qu'avez-vous donc  soupirer et  pleurer si amrement, me dit alors la dame, et pourquoi prenez-vous la tasse de la main gauche plutt que de la droite ? - Ah ! madame, lui rpondis-je, excusez-moi, je vous en conjure : c'est que j'ai une tumeur  la main droite. - Montrez-moi cette tumeur, rpliqua-t-elle, je la veux percer. Je m'en excusai en disant qu'elle n'tait pas encore en tat de l'tre, et je vidai toute la tasse, qui tait trs-grande. Les vapeurs du vin, ma lassitude et l'abattement o j'tais m'eurent bientt assoupi, et je dormis d'un profond sommeil qui dura jusqu'au lendemain.
:Le jeune homme de Bagdad, acheva de raconter son histoire de cette sorte au marchand chrtien : Ce que vous venez d'entendre, poursuivit-il, doit m'excuser auprs de vous d'avoir mang de la main gauche. Je vous suis fort oblig de la peine que vous vous tes donne pour moi. Je ne puis assez reconnatre votre fidlit, et, comme j'ai, Dieu merci, assez de biens, quoique j'en aie dpens beaucoup, je vous prie de vouloir accepter le prsent que je vous fais de la somme que vous me devez. Outre cela, j'ai une proposition  vous faire : Ne pouvant plus demeurer davantage au Caire, aprs l'affaire que je viens de vous conter, je suis rsolu d'en partir pour n'y revenir jamais. Si vous voulez me tenir compagnie, nous ngocierons ensemble et nous partagerons galement le gain que nous ferons.
:Nous prmes jour pour notre dpart, et lorsqu'il fut arriv nous nous mmes en chemin. Nous avons pass par la Syrie et par la Msopotamie, travers toute la Perse, o, aprs nous tre arrts dans plusieurs villes, sommes enfin venus, sire, jusqu' votre capitale. Au bout de quelque temps le jeune homme m'ayant tmoign qu'il avait dessein de repasser dans la Perse et de s'y tablir, nous fmes nos comptes et nous nous sparmes trs-satisfaits l'un de l'autre. Il partit, et moi, sire, je suis rest dans cette ville, o j'ai l'honneur d'tre au service de votre majest. Voil l'histoire que j'avais  vous raconter. Ne la trouvez-vous pas plus surprenante que celle du bossu ?
:Il faut que ce soit  quelque occasion dont vous ferez plaisir  la compagnie de l'entretenir. - Seigneur, rpondit-il, ce n'est pas seulement  la main droite que je n'ai point de pouce, je n'en ai pas aussi  la gauche. En mme temps, il avana la main gauche et nous fit voir que ce qu'il nous disait tait vritable. Ce n'est pas tout encore, ajouta-t-il, le pouce me manque de mme  l'un et  l'autre pied, et vous pouvez m'en croire. Je suis estropi de cette manire par une aventure inoue, que je ne refuse pas de vous raconter, si vous voulez bien avoir la patience de l'entendre. Elle ne vous causera pas moins d'tonnement qu'elle vous fera de piti. Mais permettez-moi de me laver les mains auparavant.  ces mots il se leva de table, et aprs s'tre lav les mains six-vingts fois, revint prendre sa place, et nous fit le rcit de son histoire dans ces termes :
:Un matin que j'ouvrais ma boutique, une dame monte sur une mule, accompagne d'un eunuque et suivie de deux esclaves, passa prs de ma porte et s'arrta. Elle mit pied  terre  l'aide de l'eunuque, qui lui prta la main et qui lui dit : Madame, je vous l'avais bien dit que vous veniez de trop bonne heure ; vous voyez bien qu'il n'y a encore personne au bezestan, et si vous aviez voulu me croire, vous vous seriez pargn la peine que vous aurez d'attendre. Elle regarda de toutes parts, et voyant en effet qu'il n'y avait pas d'autres boutiques ouvertes que la mienne, elle s'en approcha en me saluant, et me pria de lui permettre qu'elle s'y repost en attendant que les autres marchands arrivassent. Je rpondis  son compliment comme je le devais.
:La sultane ayant t rveille par sa soeur Dinarzade, adressa la parole au sultan : Sire, dit-elle, le marchand continua de cette sorte le rcit qu'il avait commenc : La dame s'assit dans ma boutique, et, remarquant qu'il n'y avait personne que l'eunuque et moi dans le bezestan, elle se dcouvrit le visage pour prendre l'air. Je n'ai jamais rien vu de si beau : la voir et l'aimer passionnment ce fut la mme chose pour moi. J'eus toujours les yeux attachs sur elle. Il me parut que mon attention ne lui tait pas dsagrable, car elle me donna tout le temps de la regarder  mon aise, et elle ne se couvrit le visage que lorsque la crainte d'tre aperue l'y obligea.
:Aprs qu'elle se fut remise au mme tat qu'auparavant, elle me dit qu'elle cherchait plusieurs sortes d'toffes des plus belles et des plus riches, qu'elle me nomma, et elle me demanda si j'en avais. Hlas ! madame, lui rpondis-je, je suis un jeune marchand qui ne fais que commencer  m'tablir. Je ne suis pas encore assez riche pour faire un si grand ngoce, et c'est une mortification pour moi de n'avoir rien  vous prsenter de ce qui vous a fait venir au bezestan ; mais, pour vous pargner la peine d'aller de boutique en boutique, d'abord que les marchands seront venus, j'irai, si vous le trouvez bon, prendre chez eux tout ce que vous souhaitez : ils m'en diront le prix au juste, et, sans aller plus loin, vous ferez ici vos emplettes. Elle y consentit, et j'eus avec elle un entretien qui dura d'autant plus longtemps, que je lui faisais accroire que les marchands qu'elle demandait n'taient pas encore arrivs.
:La dame n'eut pas plus tt disparu, que je m'aperus que l'amour m'avait fait faire une grande faute. Il m'avait tellement troubl l'esprit que je n'avais pas pris garde qu'elle s'en allait sans payer, et ne lui avais pas seulement demand qui elle tait ni o elle demeurait. Je fis rflexion pourtant que j'tais redevable d'une somme considrable  plusieurs marchands qui n'auraient peut-tre pas la patience d'attendre. J'allai m'excuser auprs d'eux le mieux qu'il me fut possible, en leur disant que je connaissais la dame. Enfin je revins chez moi, aussi amoureux qu'embarrass d'une si grosse dette.
:Elle vint droit  ma boutique : Je vous ai fait un peu attendre, me dit-elle, mais enfin je vous apporte l'argent des toffes que je pris l'autre jour : portez-le chez un changeur, qu'il voie s'il est de bon aloi et si le compte y est. L'eunuque qui avait l'argent vint avec moi chez le changeur, et la somme se trouva juste et toute de bon argent. Je revins et j'eus encore le bonheur d'entretenir la dame, jusqu' ce que toutes les boutiques du bezestan furent ouvertes. Quoique nous ne parlassions que de choses trs-communes, elle leur donnait nanmoins un tour qui les faisait paratre nouvelles, et qui me fit voir que je ne m'tais pas tromp, quand, ds la premire conversation, j'avais jug qu'elle avait beaucoup d esprit.
:Quelques moments avant le jour, la sultane des Indes s'tant rveille, poursuivit de cette manire l'histoire du marchand de Bagdad : L'officier des eunuques, continua-t-il, fch de ce qu'on avait interrompu son sommeil, querella fort la favorite de ce qu'elle revenait si tard. Vous n'en serez pas quitte  si bon march que vous vous l'imaginez, lui dit-il ; pas un de ces coffres ne passera que je ne l'aie fait ouvrir et que je ne l'aie exactement visit. En mme temps, il commanda aux eunuques de les apporter devant lui l'un aprs l'autre, et de les ouvrir. Ils commencrent par celui o j'tais enferm : ils le prirent et le portrent. Alors je fus saisi d'une frayeur que je ne puis exprimer : je me crus au dernier moment de ma vie.
:La favorite, qui avait la clef, protesta qu'elle ne la donnerait pas et ne souffrirait jamais qu'on ouvrit ce coffre-l. Vous savez bien, dit-elle, que je ne fais rien venir qui ne soit pour le service de Zobide, votre matresse et la mienne. Ce coffre particulirement est rempli de marchandises prcieuses, que des marchands nouvellement arrivs m'ont confies. Il y a de plus un nombre de bouteilles d'eau de la fontaine de Zemzem, envoyes de la Mecque. Si quelqu'une venait  se casser, les marchandises en seraient gtes et vous en rpondriez : la femme du commandeur des croyants, saurait bien se venger de votre insolence. Enfin elle parla avec tant de fermet, que l'officier n'eut pas la hardiesse de s'opinitrer  vouloir faire la visite ni du coffre o j'tais ni des autres. Passez donc, dit-il en colre, marchez ! On ouvrit l'appartement des dames, et l'on y porta tous les coffres.
:H ! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu le malheur de mriter votre colre ? - Vous tes un vilain, me rpondit-elle en furie, vous avez mang de l'ail et vous ne vous tes pas lav les mains ! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si malpropre s'approche de moi pour m'empester ? - Couchez-le par terre, ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte un nerf de boeuf. Elles me renversrent aussitt, et tandis que les unes me tenaient par les bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avait t servie en diligence, me frappa impitoyablement jusqu' ce que les forces lui manqurent. Alors elle dit aux dames : Prenez-le, qu'on l'envoie au lieutenant de police, et qu'on lui fasse couper la main dont il a mang du ragot  l'ail.
:Vritablement ma femme vint le lendemain et me dit d'abord : Il faut que je sois bien bonne de venir vous revoir aprs l'offense que vous m'avez faite. Mais je ne puis me rsoudre  me rconcilier avec vous que je ne vous aie puni comme vous le mritez, pour ne vous tre pas lav les mains aprs avoir mang d'un ragot  l'ail. En achevant ces mots, elle appela des dames qui me couchrent par terre par son ordre, et, aprs qu'elles m'eurent li, elle prit un rasoir et eut la barbarie de me couper elle-mme les quatre pouces. Une des dames appliqua d'une certaine racine pour arrter le sang ; mais cela n'empcha pas que je m'vanouisse par la quantit que j'en avais perdue et par le mal que j'avais souffert.
:Voil, sire, dit le pourvoyeur qui parlait au sultan de Casgar, l'histoire que raconta hier ce marchand de Bagdad  la compagnie o je me trouvai. - Cette histoire, dit le sultan, a quelque chose d'extraordinaire ; mais elle n'est pas comparable  celle du petit bossu. Alors le mdecin juif s'tant avanc, se prosterna devant le trne de ce prince et lui dit en se relevant : Sire, si votre majest veut avoir aussi la bont de m'couter, je me flatte qu'elle sera satisfaite de l'histoire que j'ai  lui conter. - H bien ! parle, lui dit le sultan ; mais si elle n'est pas plus surprenante que celle du bossu, n'espre pas que je te donne la vie.
:Sire, pendant que j'tudiais en mdecine  Damas, et que je commenais  y exercer ce bel art avec quelque rputation, un esclave me vint qurir pour aller voir un malade chez le gouverneur de la ville. Je m'y rendis et l'on m'introduisit dans une chambre, o je trouvai un jeune homme trs-bien fait, fort abattu du mal qu'il souffrait. Je le saluai en m'asseyant prs de lui ; il ne rpondit point  mon compliment ; mais il me fit un signe des yeux pour me marquer qu'il m'entendait et qu'il me remerciait. Seigneur, lui dis-je, je vous prie de me donner la main, que je vous tte le pouls. Au lieu de tendre la main droite, il me prsenta la gauche, de quoi je fus extrmement surpris. Voil, dis-je en moi-mme, une grande ignorance de ne savoir pas que l'on prsente la main droite  un mdecin et non pas la gauche. Je ne laissai pas de lui tter le pouls, et aprs avoir crit une ordonnance je me retirai.
:Le jeune homme me fit aussi de grandes amitis et me pria de l'accompagner au bain. Nous y entrmes, et quand ses gens l'eurent dshabill, je vis que la main droite lui manquait. Je remarquai mme qu'il n'y avait pas longtemps qu'on la lui avait coupe : c'tait aussi la cause de sa maladie, que l'on m'avait cache, et, tandis qu'on y appliquait des mdicaments propres  le gurir promptement, on m'avait appel pour empcher que la fivre qui l'avait pris n'et de mauvaises suites. Je fus assez surpris et fort afflig de le voir en cet tat ; il le remarqua bien sur mon visage : Mdecin, me dit-il, ne vous tonnez pas de me voir la main coupe : je vous en dirai quelque jour le sujet, et vous entendrez une histoire des plus surprenantes.
:Aprs que nous fmes sortis du bain, nous nous mmes  table ; nous nous entretnmes ensuite, et il me demanda s'il pouvait, sans intresser sa sant, s'aller promener hors de la ville, au jardin du gouverneur. Je lui rpondis que non-seulement il le pouvait, mais qu'il lui tait trs-salutaire de prendre l'air. Si cela est, rpliqua-t-il, et que vous vouliez bien me tenir compagnie, je vous conterai l mon histoire. Je repartis que j'tais tout  lui le reste de la journe. Aussitt il commanda  ses gens d'apporter de quoi faire la collation, puis nous partmes et nous rendmes au jardin du gouverneur. Nous y fmes deux ou trois tours de promenade, et, aprs nous tre assis sur un tapis que ses gens tendirent sous un arbre qui faisait un bel ombrage, le jeune homme me fit de cette sorte le rcit de son histoire :
:Je partis donc de Moussoul avec mes oncles et lui. Nous traversmes la Msopotamie ; nous passmes l'Euphrate, nous arrivmes  Alep, o nous sjournmes peu de jours, et de l nous nous rendmes  Damas, dont l'abord me surprit trs-agrablement. Nous logemes tous dans un mme khan : je vis une ville grande, peuple, remplie de beau monde et trs-bien fortifie. Nous employmes quelques jours  nous promener dans tous ces jardins dlicieux qui sont aux environs, comme nous le pouvons voir d'ici, et nous convnmes que l'on avait raison de dire que Damas tait au milieu d'un paradis. Mes oncles enfin songrent  continuer leur route : ils prirent soin auparavant de vendre mes marchandises, ce qu'ils firent si avantageusement pour moi que j'y gagnai cinq cents pour cent : cette vente produisit une somme considrable, dont je fus ravi de me voir possesseur.
:Quand je vis, dit le jeune homme de Moussoul, que la dame tait entre dans ma maison, je me levai, je fermai la porte, et je la fis entrer dans une salle o je la priai de s'asseoir. Madame, lui dis-je, j'ai eu des toffes qui taient dignes de vous tre montres, mais je n'en ai plus prsentement et j'en suis trs fch. Elle ta le voile qui lui couvrait le visage et fit briller  mes yeux une beaut dont la vue me fit sentir des mouvements que je n'avais point encore sentis. Je n'ai pas besoin d'toffes, me rpondit-elle, je viens seulement pour vous voir et passer la soire avec vous si vous l'avez pour agrable : je ne vous demande qu'une lgre collation.
:Ravi d'une si bonne fortune, je donnai ordre  mes gens de nous apporter plusieurs sortes de fruits et des bouteilles de vin. Nous fmes servis promptement, nous mangemes, nous bmes, nous nous rjoumes jusqu' minuit : enfin je n'avais point encore pass de nuit si agrablement que je passai celle-l. Le lendemain matin je voulus mettre dix scherifs dans la main de la dame, mais elle la retira brusquement : Je ne suis pas venue vous voir, dit-elle, dans un esprit d'intrt, et vous me faites une injure. Bien loin de recevoir de l'argent de vous, je veux que vous en receviez de moi, autrement je ne vous reverrai plus : en mme temps elle tira dix scherifs de sa bourse et me fora de les prendre. Attendez-moi dans trois jours, me dit-elle, aprs le coucher du soleil.  ces mots, elle prit cong de moi et je sentis qu'en partant elle emportait mon coeur avec elle.
:Sire, le jeune homme de Moussoul continua de raconter son histoire au mdecin juif : J'attendis, dit-il, les deux dames avec impatience et elles arrivrent enfin  l'entre de la nuit. Elles se dvoilrent l'une et l'autre, et si j'avais t surpris de la beaut de la premire, j'eus sujet de l'tre bien davantage lorsque je vis son amie. Elle avait des traits rguliers, un visage parfait, un teint vif et des yeux si brillants que j'en pouvais  peine soutenir l'clat. Je la remerciai de l'honneur qu'elle me faisait et la suppliai de m'excuser si je ne la recevais pas comme elle le mritait. Laissons l les compliments, me dit-elle, ce serait  moi  vous en faire sur ce que vous avez permis que mon amie m'ament ici ; mais puisque vous voulez bien me souffrir, quittons les crmonies et ne songeons qu' nous rjouir.
:Nous continumes de boire ; mais  mesure que le vin nous chauffait, la nouvelle dame et moi nous nous agacions avec si peu de retenue que son amie en conut une jalousie violente dont elle nous donna bientt une marque bien funeste. Elle se leva et sortit en nous disant qu'elle allait revenir ; mais peu de moments aprs, la dame qui tait reste avec moi changea de visage, il lui prit de grandes convulsions et enfin elle rendit l'me entre mes bras, tandis que j'appelais du monde pour m'aider  la secourir. Je sors aussitt, je demande l'autre dame ; mes gens me dirent qu'elle avait ouvert la porte de la rue et qu'elle s'en tait alle. Je souponnai alors, et rien n'tait plus vritable, que c'tait elle qui avait caus la mort de son amie. Effectivement, elle avait eu l'adresse et la malice de mettre d'un poison trs-violent dans la dernire tasse qu'elle lui avait prsente elle-mme.
:Je fus vivement afflig de cet accident : Que ferai-je ? dis-je alors en moi-mme ? Que vais-je devenir ? Comme je crus qu'il n'y avait pas de temps  perdre, je fis lever par mes gens,  la clart de la lune et sans bruit, une des grandes pices de marbre dont la cour de ma maison tait pave, et fis creuser en diligence une fosse o ils enterrrent le corps de la jeune dame. Aprs qu'on eut remis la pice de marbre, je pris un habit de voyage, avec tout ce que j'avais d'argent, et je fermai tout jusqu' la porte de ma maison, que je scellai et cachetai de mon sceau. J'allai trouver le marchand joaillier qui en tait propritaire, je lui payai ce que je lui devais de loyer, avec une anne d'avance, et lui donnant la clef, je le priai de me la garder :
:Comme ils avaient achev de vendre leurs marchandises, ils parlaient de s'en retourner  Moussoul, et ils commenaient dj  faire les prparatifs de leur dpart ; mais n'ayant pas vu tout ce que j'avais envie de voir en gypte, je quittai mes oncles et allai me loger dans un quartier fort loign de leur khan, et je ne parus point qu'ils ne fussent partis. Ils me cherchrent longtemps par toute la ville ; mais, ne me trouvant point, ils jugrent que le remords d'tre venu en gypte contre la volont de mon pre m'avait oblig de retourner  Damas sans leur en rien dire, et ils partirent dans l'esprance de m'y rencontrer et de me prendre en passant.
:Trois jours aprs que ce malheur me fut arriv, dit le jeune homme de Moussoul, je vis avec tonnement entrer chez moi une troupe de gens du lieutenant de police, avec le propritaire de ma maison et le marchand qui m'avait accus faussement de lui avoir vol le collier de perles. Je leur demandai ce qui les amenait ; mais, au lieu de me rpondre, ils me lirent et garrottrent en m'accablant d'injures et en me disant que le collier appartenait au gouverneur de Damas, qui l'avait perdu depuis trois ans, et qu'en mme temps une de ses filles avait disparu. Jugez de l'tat o je me trouvai en apprenant cette nouvelle. Je pris nanmoins ma rsolution : Je dirai la vrit au gouverneur, disais-je en moi-mme, ce sera  lui de me pardonner ou de me faire mourir.
:Sire, dit-elle, voici le discours que le gouverneur de Damas tint au jeune homme de Moussoul : Mon fils, dit-il, sachez donc que la premire dame qui a eu l'effronterie de vous aller chercher jusque chez vous, tait l'ane de toutes mes filles. Je l'avais marie au Caire  un de ses cousins, au fils de mon frre. Son mari mourut ; elle revint chez moi corrompue par mille mchancets qu'elle avait apprises en gypte. Avant son arrive, sa cadette, qui est morte d'une manire si dplorable entre vos bras, tait fort sage et ne m'avait jamais donn aucun sujet de me plaindre de ses moeurs. Son ane fit avec elle une liaison troite et la rendit insensiblement aussi mchante qu'elle.
:Le jour qui suivit la mort de sa cadette, comme je ne la vis pas en me mettant  table, j'en demandai des nouvelles  son ane, qui tait revenue au logis ; mais, au lieu de me rpondre, elle se mit  pleurer si amrement que j'en conus un prsage funeste. Je la pressai de m'instruire de ce que je voulais savoir : Mon pre, me rpondit-elle en sanglotant, je ne puis vous dire autre chose, sinon que ma soeur prit hier son plus bel habit, son beau collier de perles, sortit, et n'a point paru depuis. Je fis chercher ma fille par toute la ville ; mais je ne pus rien apprendre de son malheureux destin. Cependant l'ane, qui se repentait sans doute de sa fureur jalouse, ne cessa de s'affliger et de pleurer la mort de sa soeur ; elle se priva mme de toute nourriture et mit fin par l  ses dplorables jours.
:Voil, continua le gouverneur, quelle est la condition des hommes ; tels sont les malheurs auxquels ils sont exposs. Mais, mon fils, ajouta-t-il, comme nous sommes tous deux galement infortuns, unissons nos dplaisirs, ne nous abandonnons point l'un l'autre. Je vous donne en mariage une troisime fille que j'ai : elle est plus jeune que ses soeurs et ne leur ressemble nullement par sa conduite. Elle a mme plus de beaut qu'elles n'en ont eu, et je puis vous assurer qu'elle est d'une humeur propre  vous rendre heureux. Vous n'aurez pas d'autre maison que la mienne, et, aprs ma mort, vous serez, vous et elle, mes seuls hritiers. - Seigneur, lui dis-je, je suis confus de toutes vos bonts et je ne pourrai jamais vous en marquer assez de reconnaissance. - Brisons l, interrompit-il, ne consumons pas le temps en vains discours. En disant cela, il fit appeler des tmoins et dresser un contrat de mariage ; ensuite j'pousai sa fille sans crmonie.
:J'avoue, dit-il au juif, que ce que tu viens de me raconter est extraordinaire ; mais, franchement, l'histoire du bossu l'est encore davantage et bien plus rjouissante ; ainsi n'espre pas que je te donne la vie, non plus qu'aux autres ; je vais vous faire pendre tous quatre. - Attendez, de grce, sire, s'cria le tailleur en s'avanant et se prosternant aux pieds du sultan : puisque votre majest aime les histoires plaisantes, celle que j'ai  lui conter ne lui dplaira pas. - Je veux bien t'couter aussi, lui dit le sultan ; mais ne te flatte pas que je te laisse vivre,  moins que tu ne me dises quelque aventure plus divertissante que celle du bossu. Alors le tailleur, comme s'il et t sr de son fait, prit la parole avec confiance et commena son discours dans ces termes :
:-vis d'une fentre o il y avait un vase de trs-belles fleurs, et j'avais les yeux attachs dessus lorsque la fentre s'ouvrit. Je vis paratre une jeune dame dont la beaut m'blouit. Elle jeta d'abord les yeux sur moi, et, en arrosant le vase de fleurs d'une main plus blanche que l'albtre, elle me regarda avec un sourire qui m'inspira autant d'amour pour elle que j'avais eu d'aversion jusque l pour toutes les femmes. Aprs avoir arros ses fleurs et m'avoir lanc un regard plein de charmes qui acheva de me percer le coeur, elle referma sa fentre et me laissa dans un trouble et dans un dsordre inconcevable.
:Tout le monde tant sorti de la chambre, elle s'assit au chevet de mon lit : Mon fils ? me dit-elle, vous vous tes obstin jusqu' prsent  cacher la cause de votre mal, mais je n'ai pas besoin que vous me la dclariez : j'ai assez d'exprience pour pntrer ce secret, et vous ne me dsavouerez pas quand je vous aurai dit que c'est l'amour qui vous rend malade. Je puis vous procurer votre gurison, pourvu que vous me fassiez connatre qui est l'heureuse dame qui a su toucher un coeur aussi insensible que le vtre ; car vous avez la rputation de ne pas aimer les dames, et je n'ai pas t la dernire  m'en apercevoir ; mais enfin ce que j'avais prvu est arriv, et je suis ravie de trouver l'occasion d'employer mes talents  vous tirer de peine.
:Sire, dit le lendemain Scheherazade, le jeune nomme boiteux poursuivant son histoire : La vieille dame, dit-il, m'ayant tenu ce discours, s'arrta pour entendre ma rponse ; mais quoiqu'il et fait sur moi beaucoup d'impression, je n'osais dcouvrir le fond de mon coeur. Je me tournai seulement du ct de la dame et poussai un grand soupir, sans lui rien dire. Est-ce la honte, reprit-elle, qui vous empche de parler, ou si c'est manque de confiance en moi ? Doutez-vous de l'effet de ma promesse ? Je pourrais vous citer une infinit de jeunes gens de votre connaissance qui ont t dans la mme peine que vous et que j'ai soulags.
:La vieille me quitta, et comme je me reprsentai vivement tous les obstacles dont elle venait de me parler, la crainte que j'eus qu'elle ne russt pas dans son entreprise augmenta mon mal. Elle revint le lendemain, et je lus sur son visage qu'elle n'avait rien de favorable  m'annoncer. En effet, elle me dit : Mon fils, je ne m'tais pas trompe, j'ai  surmonter autre chose que la vigilance d'un pre. Vous aimez un objet insensible qui se plat  faire brler d'amour pour elle tous ceux qui s'en laissent charmer ; elle ne veut pas leur donner le moindre soulagement ; elle m'a coute avec plaisir tant que je ne lui ai parl que du mal qu'elle vous fait souffrir, mais d'abord que j'ai seulement ouvert la bouche pour l'engager  vous permettre de la voir et de l'entretenir, elle m'a dit en me jetant un regard terrible : Vous tes bien hardie de me faire cette proposition ; je vous dfends de me revoir jamais si vous voulez me tenir de pareils discours.
:- Peut-tre bien, lui dit-je, et si vous me l'ordonnez j'essaierai ce remde. - H bien ! rpliqua-t-elle en soupirant, faites-lui donc esprer qu'il me verra, mais il ne faut pas qu'il s'attende,  d'autres faveurs  moins qu'il n'aspire  m'pouser et que mon pre ne consente  ce mariage. - Madame, m'criai-je, vous avez bien de la bont ! je vais trouver ce jeune seigneur et lui annoncer qu'il aura le plaisir de vous entretenir. - Je ne vois pas un temps plus commode  lui faire cette grce, dit-elle, que vendredi prochain, pendant que l'on fera la prire de midi. Qu'il observe quand mon pre sera sorti pour y aller et qu'il vienne aussitt se prsenter devant la maison, s'il se porte assez bien pour cela. Je le verrai arriver par ma fentre et je descendrai pour lui ouvrir. Nous nous entretiendrons durant le temps de la prire, et il se retirera avant le retour de mon pre.
:Et il y a deux heures, lui repartis-je, que je vous le dis. Vous devriez dj m'avoir ras. - Modrez votre ardeur, rpliqua-t-il ; vous n'avez peut-tre pas bien pens  ce que vous allez faire : quand on fait les choses avec prcipitation, on s'en repent presque toujours. Je voudrais que vous me dissiez quelle est cette affaire qui vous presse si fort, je vous en dirais mon sentiment : vous avez du temps de reste, puisque l'on ne vous attend qu' midi et qu'il ne sera midi que dans trois heures. - Je ne m'arrte point  cela, lui dis-je ; les gens d'honneur et de parole prviennent le temps qu'on leur a donn. Mais je ne m'aperois pas qu'en m'amusant  raisonner avec vous je tombe dans les dfauts des barbiers babillards ; achevez vite de me raser.
:Quand le barbier entendit parler de rgal : Dieu vous bnisse en ce jour comme en tous les autres ! s'cria-t-il ; vous me faites souvenir que j'invitai hier quatre ou cinq amis  venir manger aujourd'hui chez moi : je l'avais oubli, et je n'ai encore fait aucun prparatif. - Que cela ne vous embarrasse pas, lui dis-je ; quoique j'aille manger dehors, mon garde-manger ne laisse pas d'tre toujours bien garni. Je vous fais prsent de tout ce qui s'y trouvera ; je vous ferai mme donner du vin tant que vous en voudrez ; car j'en ai d'excellent dans ma cave : mais il faut que vous acheviez promptement de me raser ; et souvenez-vous qu'au lieu que mon pre vous faisait des prsents pour vous entendre parler, je vous en fais, moi, pour vous faire taire.
:Il ne se contenta pas de la parole que je lui donnais : Dieu vous rcompense ! s'cria-t-il, de la grce que vous me faites ; mais montrez-moi tout  l'heure ces provisions, afin que je voie s'il y aura de quoi bien rgaler mes amis. Je veux qu'ils soient contents de la bonne chre que je leur ferai. - J'ai, lui dis-je, un agneau, six chapons, une douzaine de poulets, et de quoi faire quatre entres. Je donnai ordre  un esclave d'apporter tout cela sur-le-champ avec quatre grandes cruches de vin. Voil qui est bien, reprit le barbier ; mais il faudrait des fruits et de quoi assaisonner la viande. Je lui fis encore donner ce qu'il demandait : il cessa de me raser pour examiner chaque chose l'une aprs l'autre ; et comme cet examen dura prs d'une demi-heure, je pestais, j'enrageais ; mais j'avais beau pester et enrager, le bourreau ne s'empressait pas davantage. Il reprit pourtant le rasoir, et me rasa quelques moments ; puis, s'arrtant tout  coup :
:Le barbier chanta la chanson et dansa la danse de Zantout, continua le jeune boiteux ; et, quoique je pusse dire pour l'obliger  finir ses bouffonneries, il ne cessa pas qu'il n'et contrefait de mme tous ceux qu'il avait nomms. Aprs cela, s'adressant  moi : Seigneur, me dit-il, je vais faire venir chez moi tous ces honntes gens ; si vous m'en croyez, vous serez des ntres, et vous laisserez l vos amis, qui sont peut-tre de grands parleurs qui ne feront que vous tourdir par leurs ennuyeux discours, et vous faire retomber dans une maladie pire que celle dont vous sortez ; au lieu que chez moi vous n'aurez que du plaisir.
:Ds que le cadi fut rentr chez lui, il donna lui-mme la bastonnade  un esclave qui l'avait mrit. L'esclave poussait de grands cris qu'on entendait dans la rue ; le barbier crut que c'tait moi qui criais et qu'on maltraitait. Prvenu de cette pense, il fait des cris pouvantables, dchire ses habits, jette de la poussire sur sa tte, appelle au secours tout le voisinage, qui vient  lui aussitt ; on lui demande ce qu'il a, et quel secours on peut lui donner. Hlas ! s'cria-t-il, on assassine mon matre, mon cher patron ; et, sans rien dire davantage, il court chez moi, en criant toujours de mme, et revient suivi de tous mes domestiques arms de btons. Ils frappent avec une fureur qui n'est pas concevable  la porte du cadi, qui envoya un esclave pour voir ce que c'tait ; mais l'esclave, tout effray, retourne vers son matre : Seigneur, dit-il, plus de dix mille hommes veulent entrer chez vous par force, et commencent  enfoncer la porte.
:Voil comme je me dlivrai d'un homme si fatigant. Aprs cela, le concierge me pria de lui apprendre mon aventure : je la lui racontai, ensuite je le priai  mon tour de me prter un appartement jusqu' ce que je fusse guri. Seigneur, me dit-il, ne seriez-vous pas plus commodment chez vous ? - Je ne veux point y retourner, lui rpondis-je ; ce dtestable barbier ne manquerait pas de m'y venir trouver : j'en serais tous les jours obsd, et je mourrais,  la fin, de chagrin de l'avoir incessamment devant les yeux. D'ailleurs, aprs ce qui m'est arriv aujourd'hui, je ne puis me rsoudre  demeurer davantage en cette ville. Je prtends aller o ma mauvaise fortune me voudra conduire. Effectivement, ds que je fus guri je pris tout l'argent dont je crus avoir besoin pour voyager, et du reste de mon bien, je fis une donation  mes parents.
:Je partis donc de Bagdad, mes seigneurs, et je suis venu jusqu'ici. J'avais lieu d'esprer que je ne rencontrerais point ce pernicieux barbier dans un pays si loign du mien ; et cependant je le trouve parmi vous. Ne soyez donc pas surpris de l'empressement que j'ai  me retirer. Vous jugez bien de la peine que me doit faire la vue d'un homme qui est cause que je suis boiteux, et rduit  la triste ncessit de vivre loign de mes parents, de mes amis et de ma patrie. En achevant ces paroles, le jeune boiteux se leva et sortit. Le matre de la maison le conduisit jusqu' la porte, en lui tmoignant le dplaisir qu'il avait de lui avoir donn, quoique innocemment, un si grand sujet de mortification.
:Le lendemain la jeune esclave vint voir si l'habit tait fait. Bacbouc le lui donna bien pli, en lui disant : J'ai trop d'intrt de contenter votre matresse pour avoir nglig son habit. Je veux l'engager, par ma diligence,  ne se servir dsormais que chez moi. La jeune esclave fit quelques pas pour s'en aller ; puis se retournant, elle dit tout bas  mon frre :  propos, j'oubliais de m'acquitter d'une commission qu'on m'a donne : ma matresse m'a charge de vous faire ses compliments, et de vous demander comment vous avez pass la nuit ; pour elle, la pauvre femme, elle vous aime si fort, qu'elle n'en a pas dormi. -
:Un jour il entra chez le meunier qui, tait occup  faire aller son moulin, et qui, croyant qu'il venait lui demander de l'argent, lui en offrit ; mais la jeune esclave, qui tait prsente, lui fit encore un signe qui l'empcha d'en accepter, et lui fit rpondre au meunier qu'il ne venait pas pour cela, mais seulement pour s'informer de sa sant. Le meunier l'en remercia et lui donna une robe de dessus  faire. Bacbouc la lui rapporta le lendemain. Le meunier tira sa bourse. La jeune esclave ne fit en ce moment que regarder mon frre : Voisin, dit-il au meunier, rien ne presse ; nous compterons une autre fois. Ainsi cette pauvre dupe se retira dans sa boutique avec trois grandes maladies ; c'est--dire, amoureux, affam et sans argent.
:Le meunier obligea mon frre  tourner ainsi le moulin pendant le reste de la nuit, continua le barbier.  la pointe du jour, il le laissa sans le dtacher et se retira  la chambre de sa femme. Bacbouc demeura quelque temps en cet tat ;  la fin, la jeune esclave vint, qui le dtacha. Ah ! que nous vous avons plaint, ma bonne matresse et moi, s'cria la perfide ; nous n'avons aucune part au mauvais tour que son mari vous a jou. Le malheureux Bacbouc ne lui rpondit rien, tant il tait fatigu et moulu de coups ; mais il regagna sa maison en faisant une ferme rsolution de ne plus songer  la meunire.
:Ce que vous me dites est-il bien vrai ? rpliqua mon frre. - Je ne suis pas une menteuse, repartit la vieille ; je ne vous propose rien qui ne soit vritable ; mais coutez ce que j'exige de vous : il faut que vous soyez sage, que vous parliez peu et que vous ayez une complaisance infinie. Bakbarah ayant accept la condition, elle marcha devant et il la suivit. Ils arrivrent  la porte d'un grand palais o il y avait beaucoup d'officiers et de domestiques. Quelques-uns voulurent arrter mon frre ; mais la vieille ne leur eut pas plus tt parl qu'ils le laissrent passer. Alors elle se retourna vers mon frre et lui dit : Souvenez-vous au moins que la jeune dame chez qui je vous amne aime la douceur et la retenue ; elle ne veut pas qu'on la contredise. Si vous la contentez en cela, vous pouvez compter que vous obtiendrez d'elle ce que vous voudrez. Bakbarah la remercia de cet avis et promit d'en profiter.
:Elle commanda aussitt que l'on servt la collation. En mme temps on couvrit une table de plusieurs corbeilles de fruits et de confitures. Elle se mit  table avec les esclaves et mon frre. Comme il tait plac vis--vis d'elle, quand il ouvrait la bouche pour manger, elle s'apercevait qu'il tait brche-dent, et elle le faisait remarquer aux esclaves, qui en riaient de tout leur coeur avec elle. Bakbarah, qui de temps en temps levait la tte pour la regarder et qui la voyait rire, s'imagina que c'tait de la joie qu'elle avait de sa venue, et se flatta que bientt elle carterait ses esclaves pour rester avec lui sans tmoins. Elle jugea bien qu'il avait cette pense, et prenant plaisir  l'entretenir dans une erreur si agrable, elle lui dit des douceurs, et lui prsenta, de sa propre main, de tout ce qu'il y avait de meilleur.
:La collation acheve, on se leva de table. Dix esclaves prirent des instruments et commencrent  jouer et  chanter ; d'autres se mirent  danser. Mon frre, pour faire l'agrable, dansa aussi, et la jeune dame mme s'en mla. Aprs qu'on eut dans quelque temps, on s'assit pour prendre haleine. La jeune dame se fit donner un verre de vin et regarda mon frre en souriant, pour lui marquer qu'elle allait boire  sa sant. Il se leva et demeura debout pendant qu'elle but. Lorsqu'elle eut bu, au lieu de rendre le verre, elle le fit remplir, et le prsenta  mon frre afin qu'il lui ft raison.
:Bakbarah se rendit aux raisons de la vieille, et, sans dire un seul mot, se laissa conduire par l'esclave dans une chambre, o on lui peignit les sourcils de rouge. On lui rasa la moustache, et l'on se mit en devoir de lui raser aussi la barbe. La docilit de mon frre ne put aller jusque l. Oh ! pour ce qui est de ma barbe, s'cria-t-il, je ne souffrirai point absolument qu'on me la coupe. L'esclave lui reprsenta qu'il tait inutile de lui avoir t sa moustache, s'il ne voulait pas consentir qu'on lui rast la barbe ; qu'un visage barbu ne convenait pas avec un habillement de femme, et qu'elle s'tonnait qu'un homme qui tait sur le point de possder la plus belle personne de Bagdad, ft quelque attention  sa barbe. La vieille ajouta au discours de l'esclave de nouvelles raisons. Elle menaa mon frre de la disgrce de la jeune dame. Enfin, elle lui dit tant de choses qu'il se laissa faire tout ce qu'on voulut.
:La vieille, dit le barbier, continua de parler  Bakbarah : Il ne vous reste plus, ajouta-t-elle, qu'une seule chose  faire, et ce n'est qu'une bagatelle. Vous saurez que ma matresse a coutume, lorsqu'elle a un peu bu comme aujourd'hui, de ne se pas laisser approcher par ceux qu'elle aime qu'ils ne soient nus en chemise. Quand ils sont en cet tat, elle prend un peu d'avantage, et se met  courir devant eux par la galerie, et de chambre en chambre, jusqu' ce qu'ils l'aient attrape. C'est encore une de ses bizarreries. Quelque avantage qu'elle puisse prendre, lger et dispos comme vous tes, vous aurez bientt mis la main sur elle. Mettez-vous vite en chemise, dshabillez-vous sans faire de faons.
