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:Elle avait pous un beau garon sans fortune, mort au commencement de 1809, en lui laissant deux enfants trs-jeunes avec une quantit de dettes. Alors elle vendit ses immeubles, sauf la ferme de Toucques et la ferme de Geffosses, dont les rentes montaient  8,000 francs tout au plus, et elle quitta sa maison de Saint-Melaine pour en habiter une autre moins dispendieuse, ayant appartenu  ses anctres et place derrire les halles.
:Son pre, un maon, s'tait tu en tombant d'un chafaudage. Puis sa mre mourut, ses soeurs se dispersrent, un fermier la recueillit, et l'employa toute petite  garder les vaches dans la campagne. Elle grelottait sous des haillons, buvait  plat ventre l'eau des mares,  propos de rien tait battue, et finalement fut chasse pour un vol de trente sols, qu'elle n'avait pas commis. Elle entra dans une autre ferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait aux patrons, ses camarades la jalousaient.
:Ils se rencontraient au fond des cours, derrire un mur, sous un arbre isol. Elle n'tait pas innocente  la manire des demoiselles,--  les animaux l'avaient instruite ;--  mais la raison et l'instinct de l'honneur l'empchrent de faillir. Cette rsistance exaspra l'amour de Thodore, si bien que pour le satisfaire (ou navement peut-tre) il proposa de l'pouser. Elle hsitait  le croire. Il fit de grands serments.
:Bientt il avoua quelque chose de fcheux : ses parents, l'anne dernire, lui avaient achet un homme ; mais d'un jour  l'autre on pourrait le reprendre ; l'ide de servir l'effrayait. Cette couardise fut pour Flicit une preuve de tendresse ; la sienne en redoubla. Elle s'chappait la nuit, et, parvenue au rendez-vous, Thodore la torturait avec ses inquitudes et ses instances.
:Ce fut un chagrin dsordonn. Elle se jeta par terre, poussa des cris, appela le bon Dieu, et gmit toute seule dans la campagne jusqu'au soleil levant. Puis elle revint  la ferme, dclara son intention d'en partir ; et, au bout du mois, ayant reu ses comptes, elle enferma tout son petit bagage dans un mouchoir, et se rendit  Pont-l'vque.
:D'abord elle y vcut dans une sorte de tremblement que lui causaient le genre de la maison et le souvenir de Monsieur, planant sur tout ! Paul et Virginie, l'un g de sept ans, l'autre de quatre  peine, lui semblaient forms d'une matire prcieuse ; elle les portait sur son dos comme un cheval, et Mme Aubain lui dfendit de les baiser  chaque minute, ce qui la mortifia. Cependant elle se trouvait heureuse. La douceur du milieu avait fondu sa tristesse.
:Ses colis partirent la veille, dans la charrette de Libard. Le lendemain, il amena deux chevaux dont l'un avait une selle de femme, munie d'un dossier de velours ; et sur la croupe du second un manteau roul formait une manire de sige. Mme Aubain y monta, derrire lui. Flicit se chargea de Virginie, et Paul enfourcha l'ne de M. Lechaptois, prt sous la condition d'en avoir grand soin.
:L'aprs-midi, on s'en allait avec l'ne au-del des Roches-Noires, du ct d'Hennequeville. Le sentier, d'abord, montait entre des terrains vallonns comme la pelouse d'un parc, puis arrivait sur un plateau o alternaient des pturages et des champs en labour. A la lisire du chemin, dans le fouillis des ronces, des houx se dressaient ;  et l, un grand arbre mort faisait sur l'air bleu des zigzags avec ses branches.
:Presque toujours on se reposait dans un pr, ayant Deauville  gauche, le Havre  droite et en face la pleine mer. Elle tait brillante de soleil, lisse comme un miroir, tellement douce qu'on entendait  peine son murmure ; des moineaux cachs ppiaient et la vote immense du ciel recouvrait tout cela. Mme Aubain, assise, travaillait  son ouvrage de couture ; Virginie prs d'elle tressait des joncs ; Flicit sarclait des fleurs de lavande ; Paul, qui s'ennuyait, voulait partir.
:Le principal divertissement tait le retour des barques. Ds qu'elles avaient dpass les balises, elles commenaient  louvoyer. Leurs voiles descendaient aux deux tiers des mts ; et, la misaine gonfle comme un ballon, elles avanaient, glissaient dans le clapotement des vagues, jusqu'au milieu du port, o l'ancre tout  coup tombait. Ensuite le bateau se plaait contre le quai. Les matelots jetaient par-dessus le bordage des poissons palpitants ; une file de charrettes les attendait, et des femmes en bonnet de coton s'lanaient pour prendre les corbeilles et embrasser leurs hommes.
:Flicit se prit d'affection pour eux. Elle leur acheta une couverture, des chemises, un fourneau ; videmment ils l'exploitaient. Cette faiblesse agaait Mme Aubain, qui d'ailleurs n'aimait pas les familiarits du neveu,--  car il tutoyait son fils ;--  et, comme Virginie toussait et que la saison n'tait plus bonne, elle revint  Pont-l'vque.
:Les garons  droite, les filles  gauche, emplissaient les stalles du choeur ; le cur se tenait debout prs du lutrin ; sur un vitrail de l'abside, le Saint-Esprit dominait la Vierge ; un autre la montrait  genoux devant l'Enfant-Jsus, et, derrire le tabernacle, un groupe en bois reprsentait Saint-Michel terrassant le dragon.
:Elle avait peine  imaginer sa personne ; car il n'tait pas seulement oiseau, mais encore un feu, et d'autres fois un souffle. C'est peut-tre sa lumire qui voltige la nuit aux bords des marcages, son haleine qui pousse les nues, sa voix qui rend les cloches harmonieuses ; et elle demeurait dans une adoration, jouissant de la fracheur des murs et de la tranquillit de l'glise.
:Enfin, un jour, une vieille tapissire s'arrta devant la porte ; et il en descendit une religieuse qui venait chercher Mademoiselle. Flicit monta les bagages sur l'impriale, fit des recommandations au cocher, et plaa dans le coffre six pots de confitures et une douzaine de poires, avec un bouquet de violettes.
:Il arrivait le dimanche aprs la messe, les joues roses, la poitrine nue, et sentant l'odeur de la campagne qu'il avait traverse. Tout de suite, elle dressait son couvert. Ils djeunaient l'un en face de l'autre ; et, mangeant elle-mme le moins possible pour pargner la dpense, elle le bourrait tellement de nourriture qu'il finissait par s'endormir. Au premier coup des vpres, elle le rveillait, brossait son pantalon, nouait sa cravate, et se rendait  l'glise, appuye sur son bras dans un orgueil maternel.
:Victor alla successivement  Morlaix,  Dunkerque et  Brighton ; au retour de chaque voyage, il lui offrait un cadeau. La premire fois, ce fut une bote en coquilles ; la seconde, une tasse  caf ; la troisime, un grand bonhomme en pain d'pices. Il embellissait, avait la taille bien prise, un peu de moustache, de bons yeux francs, et un petit chapeau de cuir, plac en arrire comme un pilote. Il l'amusait en lui racontant des histoires mles de termes marins.
:Ds lors, Flicit pensa exclusivement  son neveu. Les jours de soleil, elle se tourmentait de la soif ; quand il faisait de l'orage, craignait pour lui la foudre. En coutant le vent qui grondait dans la chemine et emportait les ardoises, elle le voyait battu par cette mme tempte, au sommet d'un mt fracass, tout le corps en arrire, sous une nappe d'cume ; ou bien,--  souvenirs de la gographie en estampes,--  il tait mang par les sauvages, pris dans un bois par des singes, se mourait le long d'une plage dserte. Et jamais elle ne parlait de ses inquitudes.
:A cause des cigares, elle imaginait la Havane un pays o l'on ne fait pas autre chose que de fumer, et Victor circulait parmi des ngres dans un nuage de tabac. Pouvait-on en cas de besoin s'en retourner par terre ? A quelle distance tait-ce de Pont-l'vque ? Pour le savoir, elle interrogea M. Bourais.
:Ds le seuil de la chambre, elle aperut Virginie tale sur le dos, les mains jointes, la bouche ouverte, et la tte en arrire sous une croix noire s'inclinant vers elle, entre les rideaux immobiles, moins ples que sa figure. Mme Aubain, au pied de la couche qu'elle tenait dans ses bras, poussait des hoquets d'agonie. La suprieure tait debout,  droite. Trois chandeliers sur la commode faisaient des taches rouges, et le brouillard blanchissait les fentres. Des religieuses emportrent Mme Aubain.
:Aprs la messe, il fallut encore trois quarts d'heure pour atteindre le cimetire. Paul marchait en tte et sanglotait. M. Bourais tait derrire, ensuite les principaux habitants, les femmes, couvertes de mantes noires, et Flicit. Elle songeait  son neveu, et, n'ayant pu lui rendre ces honneurs, avait un surcrot de tristesse, comme si on l'et enterr avec l'autre.
:D'abord elle se rvolta contre Dieu, le trouvant injuste de lui avoir pris sa fille,--  elle qui n'avait jamais fait de mal, et dont la conscience tait si pure ! Mais non ! elle aurait d l'emporter dans le Midi. D'autres docteurs l'auraient sauve ! Elle s'accusait, voulait la rejoindre, criait en dtresse au milieu de ses rves. Un, surtout, l'obsdait. Son mari, costum comme un matelot, revenait d'un long voyage, et lui disait en pleurant qu'il avait reu l'ordre d'emmener Virginie. Alors ils se concertaient pour dcouvrir une cachette quelque part.
:A quatre heures prcises, elle passait au bord des maisons, montait la cte, ouvrait la barrire, et arrivait devant la tombe de Virginie. C'tait une petite colonne de marbre rose, avec une dalle dans le bas, et des chanes autour enfermant un jardinet. Les plates-bandes disparaissaient sous une couverture de fleurs. Elle arrosait leurs feuilles, renouvelait le sable, se mettait  genoux pour mieux labourer la terre. Mme Aubain, quand elle put y venir, en prouva un soulagement, une espce de consolation.
:Quand elle entendait dans la rue les tambours d'un rgiment en marche, elle se mettait devant la porte avec une cruche de cidre, et offrait  boire aux soldats. Elle soigna des cholriques. Elle protgeait les Polonais ; et mme il y en eut un qui dclarait la vouloir pouser. Mais ils se fchrent ; car un matin, en rentrant de l'anglus, elle le trouva dans sa cuisine, o il s'tait introduit, et accommod une vinaigrette qu'il mangeait tranquillement.
:Ce jour-l, il lui advint un grand bonheur : au moment du dner, le ngre de Mme de Larsonnire se prsenta, tenant le perroquet dans sa cage, avec le bton, la chane et le cadenas. Un billet de la baronne annonait  Mme Aubain que, son mari tant lev  une prfecture, ils partaient le soir ; et elle la priait d'accepter cet oiseau, comme un souvenir, et en tmoignage de ses respects.
:Elle entreprit de l'instruire ; bientt il rpta : Charmant garon ! Serviteur, monsieur ! Je vous salue, Marie ! Il tait plac auprs de la porte, et plusieurs s'tonnaient qu'il ne rpondt pas au nom de Jacquot, puisque tous les perroquets s'appellent Jacquot. On le comparait  une dinde,  une bche : autant de coups de poignard pour Flicit ! trange obstination de Loulou, ne parlant plus du moment qu'on le regardait !
:La figure de Bourais, sans doute, lui paraissait trs-drle. Ds qu'il l'apercevait, il commenait  rire,  rire de toutes ses forces. Les clats de sa voix bondissaient dans la cour, l'cho les rptait, les voisins se mettaient  leurs fentres, riaient aussi ; et, pour n'tre pas vu du perroquet, M. Bourais se coulait le long du mur, en dissimulant son profil avec son chapeau, atteignait la rivire, puis entrait par la porte du jardin ; et les regards qu'il envoyait  l'oiseau manquaient de tendresse.
:Loulou avait reu du garon boucher une chiquenaude, s'tant permis d'enfoncer la tte dans sa corbeille ; et depuis lors il tchait toujours de le pincer  travers sa chemise. Fabu menaait de lui tordre le cou, bien qu'il ne ft pas cruel, malgr le tatouage de ses bras et ses gros favoris. Au contraire ! il avait plutt du penchant pour le perroquet, jusqu' vouloir, par humeur joviale, lui apprendre des jurons. Flicit, que ces manires effrayaient, le plaa dans la cuisine. Sa chanette fut retire, et il circulait par la maison.
:Quand il descendait l'escalier, il appuyait sur les marches la courbe de son bec, levait la patte droite, puis la gauche ; et elle avait peur qu'une telle gymnastique ne lui caust des tourdissements. Il devint malade, ne pouvait plus parler ni manger. C'tait sous sa langue une paisseur, comme en ont les poules quelquefois. Elle le gurit, en arrachant cette pellicule avec ses ongles. M. Paul, un jour, eut l'imprudence de lui souffler aux narines la fume d'un cigare ; une autre fois que Mme Lormeau l'agaait du bout de son ombrelle, il en happa la virole ; enfin, il se perdit.
:Par suite d'un refroidissement, il lui vint une angine ; peu de temps aprs, un mal d'oreilles. Trois ans plus tard, elle tait sourde ; et elle parlait trs-haut, mme  l'glise. Bien que ses pchs auraient pu sans dshonneur pour elle, ni inconvnient pour le monde, se rpandre  tous les coins du diocse, M. le cur jugea convenable de ne plus recevoir sa confession que dans la sacristie.
:Ils avaient des dialogues, lui, dbitant  satit les trois phrases de son rpertoire, et elle, y rpondant par des mots sans plus de suite, mais o son coeur s'panchait. Loulou, dans son isolement, tait presque un fils, un amoureux. Il escaladait ses doigts, mordillait ses lvres, se cramponnait  son fichu ; et, comme elle penchait son front en branlant la tte  la manire des nourrices, les grandes ailes du bonnet et les ailes de l'oiseau frmissaient ensemble.
:Un matin du terrible hiver de 1837, qu'elle l'avait mis devant la chemine,  cause du froid, elle le trouva mort, au milieu de sa cage, la tte en bas, et les ongles dans les fils de fer. Une congestion l'avait tu, sans doute ? Elle crut  un empoisonnement par le persil ; et, malgr l'absence de toutes preuves, ses soupons portrent sur Fabu. Elle pleura tellement que sa matresse lui dit : Eh bien ! faites-le empailler !
:Arrive au sommet d'quemauville, elle aperut les lumires de Honfleur qui scintillaient dans la nuit comme une quantit d'toiles ; la mer, plus loin, s'talait confusment. Alors une faiblesse l'arrta ; et la misre de son enfance, la dception du premier amour, le dpart de son neveu, la mort de Virginie, comme les flots d'une mare, revinrent  la fois, et, lui montant  la gorge, l'touffaient.
:Fellacher garda longtemps le perroquet. Il le promettait toujours pour la semaine prochaine ; au bout de six mois, il annona le dpart d'une caisse ; et il n'en fut plus question. C'tait  croire que jamais Loulou ne reviendrait. Ils me l'auront vol ! pensait-elle. Enfin il arriva,--  et splendide, droit sur une branche d'arbre, qui se vissait dans un socle d'acajou, une patte en l'air, la tte oblique, et mordant une noix, que l'empailleur par amour du grandiose avait dore.
:L'ayant achet, elle le suspendit  la place du comte d'Artois,--  de sorte que, du mme coup d'oeil, elle les voyait ensemble. Ils s'associrent dans sa pense, le perroquet se trouvant sanctifi par ce rapport avec le Saint-Esprit, qui devenait plus vivant  ses yeux et intelligible. Le Pre, pour s'noncer, n'avait pu choisir une colombe, puisque ces btes-l n'ont pas de voix, mais plutt un des anctres de Loulou. Et Flicit priait en regardant l'image, mais de temps  autre se tournait un peu vers l'oiseau.
:Aprs avoir t d'abord clerc de notaire, puis dans le commerce, dans la douane, dans les contributions, et mme avoir commenc des dmarches pour les eaux et forts,  trente-six ans, tout  coup, par une inspiration du ciel, il avait dcouvert sa voie : l'enregistrement ! et y montrait de si hautes facults qu'un vrificateur lui avait offert sa fille, en lui promettant sa protection.
:Les fabriciens, les chantres, les enfants se rangrent sur les trois cts de la cour. Le prtre gravit lentement les marches, et posa sur la dentelle son grand soleil d'or qui rayonnait. Tous s'agenouillrent. Il se fit un grand silence. Et les encensoirs, allant  pleine vole, glissaient sur leurs chanettes.
:Une vapeur d'azur monta dans la chambre de Flicit. Elle avana les narines, en la humant avec une sensualit mystique ; puis ferma les paupires. Ses lvres souriaient. Les mouvements de son coeur se ralentirent un peu, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une fontaine s'puise, comme un cho disparat ; et, quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entr'ouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tte.
:Une seconde enceinte, faite de pieux, comprenait d'abord un verger d'arbres  fruits, ensuite un parterre o des combinaisons de fleurs dessinaient des chiffres, puis une treille avec des berceaux pour prendre le frais, et un jeu de mail qui servait au divertissement des pages. De l'autre ct se trouvaient le chenil, les curies, la boulangerie, le pressoir et les granges. Un pturage de gazon vert se dveloppait tout autour, enclos lui-mme d'une forte haie d'pines.
:Elle tait trs-blanche, un peu fire et srieuse. Les cornes de son hennin frlaient le linteau des portes ; la queue de sa robe de drap tranait de trois pas derrire elle. Son domestique tait rgl comme l'intrieur d'un monastre ; chaque matin elle distribuait la besogne  ses servantes, surveillait les confitures et les onguents, filait  la quenouille ou brodait des nappes d'autel. A force de prier Dieu, il lui vint un fils.
:La nouvelle accouche n'assista pas  ces ftes. Elle se tenait dans son lit, tranquillement. Un soir, elle se rveilla, et elle aperut, sous un rayon de la lune qui entrait par la fentre, comme une ombre mouvante. C'tait un vieillard en froc de bure, avec un chapelet au ct, une besace sur l'paule, toute l'apparence d'un ermite. Il s'approcha de son chevet et lui dit, sans desserrer les lvres :
:Les convives s'en allrent au petit jour ; et le pre de Julien se trouvait en dehors de la poterne, o il venait de reconduire le dernier, quand tout  coup un mendiant se dressa devant lui, dans le brouillard. C'tait un Bohme  barbe tresse, avec des anneaux d'argent aux deux bras et les prunelles flamboyantes. Il bgaya d'un air inspir ces mots sans suite :
:Les poux se cachrent leur secret. Mais tous deux chrissaient l'enfant d'un pareil amour ; et, le respectant comme marqu de Dieu, ils eurent pour sa personne des gards infinis. Sa couchette tait rembourre du plus fin duvet ; une lampe en forme de colombe brlait dessus, continuellement ; trois nourrices le beraient ; et, bien serr dans ses langes, la mine rose et les yeux bleus, avec son manteau de brocart et son bguin charg de perles, il ressemblait  un petit Jsus. Les dents lui poussrent sans qu'il pleurt une seule fois.
:Souvent le chtelain festoyait ses vieux compagnons d'armes. Tout en buvant, ils se rappelaient leurs guerres, les assauts des forteresses avec le battement des machines et les prodigieuses blessures. Julien, qui les coutait, en poussait des cris ; alors son pre ne doutait pas qu'il ne ft plus tard un conqurant. Mais le soir, au sortir de l'anglus, quand il passait entre les pauvres inclins, il puisait dans son escarcelle avec tant de modestie et d'un air si noble, que sa mre comptait bien le voir par la suite archevque.
:Un jour, pendant la messe, il aperut, en relevant la tte, une petite souris blanche qui sortait d'un trou, dans la muraille. Elle trottina sur la premire marche de l'autel, et, aprs deux ou trois tours de droite et de gauche, s'enfuit du mme ct. Le dimanche suivant, l'ide qu'il pourrait la revoir le troubla. Elle revint ; et, chaque dimanche il l'attendait, en tait importun, fut pris de haine contre elle, et rsolut de s'en dfaire.
:Un matin, comme il s'en retournait par la courtine, il vit sur la crte du rempart un gros pigeon qui se rengorgeait au soleil. Julien s'arrta pour le regarder ; le mur en cet endroit ayant une brche, un clat de pierre se rencontra sous ses doigts. Il tourna son bras, et la pierre abattit l'oiseau qui tomba d'un bloc dans le foss.
:La fauconnerie, peut-tre, dpassait la meute ; le bon seigneur,  force d'argent, s'tait procur des tiercelets du Caucase, des sacres de Babylone, des gerfauts d'Allemagne, et des faucons-plerins, capturs sur les falaises, au bord des mers froides, en de lointains pays. Ils logeaient dans un hangar couvert de chaume, et, attachs par rang de taille sur le perchoir, avaient devant eux une motte de gazon, o de temps  autre on les posait afin de les dgourdir.
:Souvent on menait dans la campagne des chiens d'oysel, qui tombaient bien vite en arrt. Alors des piqueurs, s'avanant pas  pas, tendaient avec prcaution sur leurs corps impassibles un immense filet. Un commandement les faisait aboyer ; des cailles s'envolaient ; et les dames des alentours convies avec leurs maris, les enfants, les camrires, tout le monde se jetait dessus, et les prenait facilement.
:Il aimait, en sonnant de la trompe,  suivre ses chiens qui couraient sur le versant des collines, sautaient les ruisseaux, remontaient vers le bois ; et, quand le cerf commenait  gmir sous les morsures, il l'abattait prestement, puis se dlectait  la furie des mtins qui le dvoraient, coup en pices sur sa peau fumante.
:Son genet danois, suivi de deux bassets, en marchant d'un pas gal faisait rsonner la terre. Des gouttes de verglas se collaient  son manteau, une brise violente soufflait. Un ct de l'horizon s'claircit ; et, dans la blancheur du crpuscule, il aperut des lapins sautillant au bord de leurs terriers. Les deux bassets, tout de suite, se prcipitrent sur eux ; et,  et l, vivement, leurs cassaient l'chine.
:Cependant l'air plus tide avait fondu le givre, de larges vapeurs flottaient, et le soleil se montra. Il vit reluire tout au loin un lac fig, qui ressemblait  du plomb. Au milieu du lac, il y avait une bte que Julien ne connaissait pas, un castor  museau noir. Malgr la distance, une flche l'abattit ; et il fut chagrin de ne pouvoir emporter la peau.
:Le rebord du vallon tait trop haut pour le franchir. Ils bondissaient dans l'enceinte, cherchant  s'chapper. Julien visait, tirait ; et les flches tombaient comme les rayons d'une pluie d'orage. Les cerfs rendus furieux se battirent, se cabraient, montaient les uns par-dessus les autres ; et leurs corps avec leurs ramures emmles faisaient un large monticule, qui s'croulait, en se dplaant.
:Le grand cerf n'eut pas l'air de la sentir ; en enjambant par-dessus les morts, il avanait toujours, allait fondre sur lui, l'ventrer ; et Julien reculait dans une pouvante indicible. Le prodigieux animal s'arrta ; et les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu'une cloche au loin tintait, il rpta trois fois :
:Durant trois mois, sa mre en angoisse pria au chevet de son lit, et son pre, en gmissant, marchait continuellement dans les couloirs. Il manda les matres mires les plus fameux, lesquels ordonnrent des quantits de drogues. Le mal de Julien, disaient-ils, avait pour cause un vent funeste, ou un dsir d'amour. Mais le jeune homme,  toutes les questions, secouait la tte.
:Il connut la faim, la soif, les fivres et la vermine. Il s'accoutuma au fracas des mles,  l'aspect des moribonds. Le vent tanna sa peau. Ses membres se durcirent par le contact des armures ; et comme il tait trs-fort, courageux, temprant, avis, il obtint sans peine le commandement d'une compagnie.
:C'tait un palais de marbre blanc, bti  la moresque, sur un promontoire, dans un bois d'orangers. Des terrasses de fleurs descendaient jusqu'au bord d'un golfe, o des coquilles roses craquaient sous les pas. Derrire le chteau, s'tendait une fort ayant le dessin d'un ventail. Le ciel continuellement tait bleu, et les arbres se penchaient tour  tour sous la brise de la mer et le vent des montagnes, qui fermaient au loin l'horizon.
:Vtu de pourpre, il restait accoud dans l'embrasure d'une fentre, en se rappelant ses chasses d'autrefois ; et il aurait voulu courir sur le dsert aprs les gazelles et les autruches, tre cach dans les bambous  l'afft des lopards, traverser des forts pleines de rhinocros, atteindre au sommet des monts les plus inaccessibles pour viser mieux les aigles, et sur les glaons de la mer combattre les ours blancs.
:Quelquefois, dans un rve, il se voyait comme notre pre Adam au milieu du Paradis, entre toutes les btes ; en allongeant le bras, il les faisait mourir ; ou bien, elles dfilaient, deux  deux, par rang de taille, depuis les lphants et les lions jusqu'aux hermines et aux canards, comme le jour qu'elles entrrent dans l'arche de No. A l'ombre d'une caverne, il dardait sur elles des javelots infaillibles ; il en survenait d'autres ; cela n'en finissait pas ; et il se rveillait en roulant des yeux farouches.
:Un soir du mois d'aot qu'ils taient dans leur chambre, elle venait de se coucher et il s'agenouillait pour sa prire quand il entendit le jappement d'un renard, puis des pas lgers sous la fentre ; et il entrevit dans l'ombre comme des apparences d'animaux. La tentation tait trop forte. Il dcrocha son carquois.
:Les ombres des arbres s'tendaient sur la mousse. Quelquefois la lune faisait des taches blanches dans les clairires, et il hsitait  s'avancer, croyant apercevoir une flaque d'eau, ou bien la surface des mares tranquilles se confondait avec la couleur de l'herbe. C'tait partout un grand silence ; et il ne dcouvrait aucune des btes qui, peu de minutes auparavant, erraient  l'entour de son chteau.
:Une heure aprs, il rencontra dans un ravin un taureau furieux, les cornes en avant, et qui grattait le sable avec son pied. Julien lui pointa sa lance sous les fanons. Elle clata, comme si l'animal et t de bronze ; il ferma les yeux, attendant sa mort. Quand il les rouvrit, le taureau avait disparu.
:Il y avait dans son feuillage un choucas monstrueux, qui regardait Julien ; et,  et l, parurent entre les branches quantit de larges tincelles, comme si le firmament et fait pleuvoir dans la fort toutes ses toiles. C'taient des yeux d'animaux, des chats sauvages, des cureuils, des hiboux, des perroquets, des singes.
:Les hynes marchaient devant lui, le loup et le sanglier par derrire. Le taureau,  sa droite, balanait la tte ; et,  sa gauche, le serpent ondulait dans les herbes, tandis que la panthre, bombant son dos, avanait  pas de velours et  grandes enjambes. Il allait le plus lentement possible pour ne pas les irriter ; et il voyait sortir de la profondeur des buissons des porcs-pics, des renards, des vipres, des chacals et des ours.
:Julien se mit  courir ; ils coururent. Le serpent sifflait, les btes puantes bavaient. Le sanglier lui frottait les talons avec ses dfenses, le loup l'intrieur des mains avec les poils de son museau. Les singes le pinaient en grimaant, la fouine se roulait sur ses pieds. Un ours, d'un revers de patte, lui enleva son chapeau ; et la panthre, ddaigneusement, laissa tomber une flche qu'elle portait  sa gueule.
:Une ironie perait dans leurs allures sournoises. Tout en l'observant du coin de leurs prunelles, ils semblaient mditer un plan de vengeance ; et, assourdi par le bourdonnement des insectes, battu par des queues d'oiseau, suffoqu par des haleines, il marchait les bras tendus et les paupires closes comme un aveugle, sans mme avoir la force de crier grce !
:Les vitraux garnis de plomb obscurcissaient la pleur de l'aube. Julien se prit les pieds dans des vtements, par terre ; un peu plus loin, il heurta une crdence encore charge de vaisselle. Sans doute, elle aura mang, se dit-il ; et il avanait vers le lit, perdu dans les tnbres au fond de la chambre. Quand il fut au bord, afin d'embrasser sa femme, il se pencha sur l'oreiller o les deux ttes reposaient l'une prs de l'autre. Alors, il sentit contre sa bouche l'impression d'une barbe.
:clatant d'une colre dmesure, il bondit sur eux  coups de poignard ; et il trpignait, cumait, avec des hurlements de bte fauve. Puis il s'arrta. Les morts, percs au coeur, n'avaient pas mme boug. Il coutait attentivement leurs deux rles presque gaux, et,  mesure qu'ils s'affaiblissaient, un autre, tout au loin, les continuait. Incertaine d'abord, cette voix plaintive longuement pousse, se rapprochait, s'enfla, devint cruelle ; et il reconnut, terrifi, le bramement du grand cerf noir.
:Il rechercha les solitudes. Mais le vent apportait  son oreille comme des rles d'agonie ; les larmes de la rose tombant par terre lui rappelaient d'autres gouttes d'un poids plus lourd. Le soleil, tous les soirs, talait du sang dans les nuages ; et chaque nuit, en rve, son parricide recommenait.
:Et un jour qu'il se trouvait au bord d'une fontaine, comme il se penchait dessus pour juger de la profondeur de l'eau, il vit paratre en face de lui un vieillard tout dcharn,  barbe blanche et d'un aspect si lamentable qu'il lui fut impossible de retenir ses pleurs. L'autre, aussi, pleurait. Sans reconnatre son image, Julien se rappelait confusment une figure ressemblant  celle-l. Il poussa un cri ; c'tait son pre ; et il ne pensa plus  se tuer.
:Des mois s'coulaient sans que Julien vt personne. Souvent il fermait les yeux, tchant, par la mmoire, de revenir dans sa jeunesse ;--  et la cour d'un chteau apparaissait, avec des lvriers sur un perron, des valets dans la salle d'armes, et, sous un berceau de pampres, un adolescent  cheveux blonds entre un vieillard couvert de fourrures et une dame  grand hennin ; tout  coup, les deux cadavres taient l. Il se jetait  plat ventre sur son lit, et rptait en pleurant :
:Quand ils furent arrivs dans la cahute, Julien ferma la porte ; et il le vit sigeant sur l'escabeau. L'espce de linceul qui le recouvrait tait tomb jusqu' ses hanches ; et ses paules, sa poitrine, ses bras maigres disparaissaient sous des plaques de pustules cailleuses. Des rides normes labouraient son front. Tel qu'un squelette, il avait un trou  la place du nez ; et ses lvres bleutres dgageaient une haleine paisse comme un brouillard, et nausabonde.
:Agrippa, sans doute, l'avait ruin chez l'Empereur ? Philippe, son troisime frre, souverain de la Batane, s'armait clandestinement. Les Juifs ne voulaient plus de ses moeurs idoltres, tous les autres de sa domination ; si bien qu'il hsitait entre deux projets : adoucir les Arabes ou conclure une alliance avec les Parthes ; et, sous le prtexte de fter son anniversaire, il avait convi, pour ce jour mme,  un grand festin, les chefs de ses troupes, les rgisseurs de ses campagnes et les principaux de la Galile.
:Un homme se prsenta, nu jusqu' la ceinture, comme les masseurs des bains. Il tait trs-grand, vieux, dcharn, et portait sur la cuisse un coutelas dans une gaine de bronze. Sa chevelure, releve par un peigne, exagrait la longueur de son front. Une somnolence dcolorait ses yeux, mais ses dents brillaient, et ses orteils posaient lgrement sur les dalles, tout son corps ayant la souplesse d'un singe, et sa figure l'impassibilit d'une momie.
:Leur temple de Garizim, dsign par Mose pour tre le centre d'Isral, n'existait plus depuis le roi Hyrcan ; et celui de Jrusalem les mettait dans la fureur d'un outrage, et d'une injustice permanente. Mannai s'y tait introduit, afin d'en souiller l'autel avec des os de morts. Ses compagnons, moins rapides, avaient t dcapits.
:--  Par moments il s'agite, il voudrait fuir, il espre une dlivrance. D'autres fois, il a l'air tranquille d'une bte malade ; ou bien je le vois qui marche dans les tnbres, en rptant : Qu'importe ? Pour qu'il grandisse, il faut que je diminue ! Antipas et Mannai se regardrent. Mais le Ttrarque tait las de rflchir.
:Les chemins dans la montagne commencrent  se peupler. Des pasteurs piquaient des boeufs, des enfants tiraient des nes, des palefreniers conduisaient des chevaux. Ceux qui descendaient les hauteurs au-del de Machaerous disparaissaient derrire le chteau ; d'autres montaient le ravin en face, et, parvenus  la ville, dchargeaient leurs bagages dans les cours. C'taient les pourvoyeurs du Ttrarque, et des valets, prcdant ses convives.
:L'inanit de ces embches exasprait Hrodias. D'ailleurs, pourquoi sa guerre contre elle ? Quel intrt le poussait ? Ses discours, cris  des foules, s'taient rpandus, circulaient ; elle les entendait partout, ils emplissaient l'air. Contre des lgions elle aurait eu de la bravoure. Mais cette force plus pernicieuse que les glaives, et qu'on ne pouvait saisir, tait stupfiante ; et elle parcourait la terrasse, blmie par sa colre, manquant de mots pour exprimer ce qui l'touffait.
:Elle songeait aussi que le Ttrarque, cdant  l'opinion, s'aviserait peut-tre de la rpudier. Alors tout serait perdu ! Depuis son enfance, elle nourrissait le rve d'un grand empire. C'tait pour y atteindre que, dlaissant son premier poux, elle s'tait jointe  celui-l, qui l'avait dupe, pensait-elle.
:--  C'est lui qui me perscute ! s'cria Antipas. Il a voulu de moi une action impossible. Depuis ce temps-l, il me dchire. Et je n'tais pas dur, au commencement ! Il a mme dpch de Machaerous des hommes qui bouleversent mes provinces. Malheur  sa vie ! Puisqu'il m'attaque, je me dfends !
:Des vocifrations clatrent en face d'un portique, o les soldats avaient suspendu leurs boucliers. Les housses tant dfaites, on voyait sur les  umbo  la figure de Csar. C'tait pour les Juifs une idoltrie. Antipas les harangua, pendant que Vitellius, dans la colonnade, sur un sige lev, s'tonnait de leur fureur. Tibre avait eu raison d'en exiler quatre cents en Sardaigne. Mais chez eux ils taient forts ; et il commanda de retirer les boucliers.
:Alors, ils entourrent le Proconsul, en implorant des rparations d'injustice, des privilges, des aumnes. Les vtements taient dchirs, on s'crasait ; et, pour faire de la place, des esclaves avec des btons frappaient de droite et de gauche. Les plus voisins de la porte descendirent sur le sentier, d'autres le montaient ; ils reflurent ; deux courants se croisaient dans cette masse d'hommes qui oscillait, comprime par l'enceinte des murs.
:Elles n'taient pas  lui ; beaucoup servaient  se dfendre des brigands ; d'ailleurs il en fallait contre les Arabes ; ou bien, tout cela avait appartenu  son pre. Et, au lieu de marcher derrire le Proconsul, il allait devant,  pas rapides. Puis il se rangea le long du mur, qu'il masquait de sa toge, avec, ses deux coudes carts ; mais le haut d'une porte dpassait sa tte. Vitellius la remarqua, et voulut savoir ce qu'elle enfermait.
:Des chevaux blancs taient l, une centaine peut-tre, et qui mangeaient de l'orge sur une planche au niveau de leur bouche. Ils avaient tous la crinire peinte en bleu, les sabots dans des mitaines de sparterie, et les poils d'entre les oreilles bouffant sur le frontal, comme une perruque. Avec leur queue trs-longue, ils se battaient mollement les jarrets. Le Proconsul en resta muet d'admiration.
:Le soleil faisait briller la pointe des tiares, le pommeau des glaives, chauffait  outrance les dalles ; et des colombes, s'envolant des frises, tournoyaient au-dessus de la cour. C'tait l'heure o Mannai, ordinairement, leur jetait du grain. Il se tenait accroupi devant le Ttrarque, qui tait debout prs de Vitellius. Les Galilens, les prtres, les soldats, formaient un cercle par derrire ; tous se taisaient, dans l'angoisse de ce qui allait arriver.
:Il faudra, Moab, te rfugier dans les cyprs comme les passereaux, dans les cavernes comme les gerboises. Les portes des forteresses seront plus vite brises que des cailles de noix, les murs crouleront, les villes brleront ; et le flau de l'ternel ne s'arrtera pas. Il retournera vos membres dans votre sang, comme de la laine dans la cuve d'un teinturier. Il vous dchirera comme une herse neuve ; il rpandra sur les montagnes tous les morceaux de votre chair !
:--  Auprs du cadavre de leurs mres, les petits enfants se traneront sur les cendres. On ira, la nuit, chercher son pain  travers les dcombres, au hasard des pes. Les chacals s'arracheront des ossements sur les places publiques, o le soir les vieillards causaient. Tes vierges, en avalant leurs pleurs, joueront de la cithare dans les festins de l'tranger, et tes fils les plus braves baisseront leur chine, corche par des fardeaux trop lourds !
:Mais la voix se fit douce, harmonieuse, chantante. Il annonait un affranchissement, des splendeurs au ciel, le nouveau-n un bras dans la caverne du dragon, l'or  la place de l'argile, le dsert s'panouissant comme une rose :--  Ce qui maintenant vaut soixante kiccars ne cotera pas une obole. Des fontaines de lait jailliront des rochers ; on s'endormira dans les pressoirs le ventre plein ! Quand viendras-tu, toi que j'espre ? D'avance, tous les peuples s'agenouillent, et ta domination sera ternelle, Fils de David !
:Il ne dit pas la prdiction de Phanuel, ni sa peur des Juifs et des Arabes ; elle l'et accus d'tre lche. Il parla seulement des Romains ; Vitellius ne lui avait rien confi de ses projets militaires. Il le supposait ami de Caus, que frquentait Agrippa ; et il serait envoy en exil, ou peut-tre on l'gorgerait.
:Elle avait trois nefs, comme une basilique, et que sparaient des colonnes en bois d'algumim, avec des chapiteaux de bronze couverts de sculptures. Deux galeries  claire-voie s'appuyaient dessus ; et une troisime en filigrane d'or se bombait au fond, vis--vis d'un cintre norme, qui s'ouvrait  l'autre bout.
:Des candlabres, brlant sur les tables alignes dans toute la longueur du vaisseau, faisaient des buissons de feux, entre les coupes de terre peinte et les plats de cuivre, les cubes de neige, les monceaux de raisin ; mais ces clarts rouges se perdaient progressivement,  cause de la hauteur du plafond, et des points lumineux brillaient, comme des toiles, la nuit,  travers des branches. Par l'ouverture de la grande baie, on apercevait des flambeaux sur les terrasses des maisons ; car Antipas ftait ses amis, son peuple, et tous ceux qui s'taient prsents.
:Alors il conta que lui, Jacob, ayant une fille malade, s'tait rendu  Capharnam, pour supplier le Matre de vouloir la gurir. Le Matre avait rpondu : Retourne chez toi, elle est gurie ! Et il l'avait trouve sur le seuil, tant sortie de sa couche quand le gnomon du palais marquait la troisime heure, l'instant mme o il abordait Jsus.
:Ils appelaient ainsi un librateur qui leur apporterait la jouissance de tous les biens et la domination de tous les peuples. Quelques-uns mme soutenaient qu'il fallait compter sur deux. Le premier serait vaincu par Gog et Magog, des dmons du Nord ; mais l'autre exterminerait le Prince du Mal ; et, depuis des sicles, ils l'attendaient  chaque minute.
